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vendredi 5 août 2011

Fantasia 2011 : Critique de MANDRAGORE: All work and no play

Un billet de Jean-Michel Berthiaume  

En guise de remerciement pour votre avide lecture et vos magnifiques commentaires tout au long de ce trois semaines de couverture effrénée, nous désirons vous offrir un amusant petit jeu pour vous détendre les méninges et vous revigorer lors de cette magnifique période de l’année qu’est Fantasia.
Le jeu sera une variation sur le classique : « jeu des 7 erreurs » mais à la sauce traditionnelle 7ème Antiquaire.
Bienvenue donc à tous au tout premier : « trouvez les 7 symbolismes dans cette description de film »


MANDRAGORE (Fabrice Blin, court de 17 minutes)

Un homme nu cours désespérément à travers les bois afin de se trouver un logis avant que le soleil ne se couche. Il trouve une cabane dans la forêt où résident une jeune femme et son fils. La femme s’occupe de lui et au long des jours, elle développe une attraction romantique pour l’intrus. Un accident la force à lui révéler qu’elle n’est pas une simple paysanne mais plutôt une force élémentale  provenant d’une longue lignée de femmes pouvant créer la vie, une lignée qui se passe de mère en fille. La femme se croyant donc en sécurité révèle à l’homme qu’elle est isolée non pas par désir mais plutôt par peur. Elle a eu raison tout ce temps:, l’homme se révèle être un assassin de type « Manchurian Candidate » dont les réflexes pavloviens s'éveillent  lorsqu’il est en contact avec une des ces « femmes magiques ». Nous apprenons alors que l’homme travaille pour une organisation secrète phallocentrique qui n’a comme seul but d’éliminer les femmes aux pouvoirs mystiques.  L’homme, hypnotisé par ces ordres, descend la femme à coup de shotgun et informe immédiatement son QG que la menace est éliminée, pour ensuite être soudainement pris de maux de ventre. L’homme se tortille de douleur pour une bonne minute, le temps qu’un immense et majestueux arbre émerge de son ventre par sa bouche. L’homme meurt de souffrances atroces sous le regard impitoyable du fils de la logeuse, qui s’avère être une fille.  

Symbolique à souhait, n’est-ce pas?

Présentation de Mandragore de Fabrice Blin from Humungus on Vimeo.

jeudi 28 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 14: Éloge d'UN GÉNIE, DEUX ASSOCIÉS, UNE CLOCHE. Une arlequinade en guise d'oraison

Le western-spaghetti savait qu'il allait mourir. Il s'y préparait déjà depuis quelque temps. Pistolet rayé en main, de plus en plus recouvert de poussière, il est allé crever dans des décors de plus en plus en plus délabrés, évocation de l'agonie du genre. Dans Keoma de Castellari, c'est dans les magnifiques yeux bleus de Franco Nero qu'on pouvait percevoir la mélancolie de l'inévitable décès. Un dernier magnifique râle.
Juste avant l'ultime souffle, un autre regard bleu, rieur celui là, avait décidé de s'en moquer. Mario Girotti. Terrence Hill. Son nom était Personne. À l'époque, il semblait étrange que le maestro Sergio Leone prête sa voix tonitruante à la comédie Mon nom est Personne. Aujourd’hui, on sait assurément que c'était le champ du cygne dont le genre avait besoin. 
Dans ce film, Personne est l'incarnation même du Western-spag, donnant un second souffle au western classique, incarné par Henry Fonda. Il  sait cependant que sa fin à lui aussi est proche. Il s'appelle Personne parce qu'il  est un bâtard, un fils illégitime et abandonné. Personne ne pouvait sauver le western-spag, mais il pouvait tout au plus lui donner ses dernières lettres de noblesses et sa part de latin. Avec un grand sourire.
Quand le séminal Fistfull of dollars de Sergio Leone sorti en 1964, c'était évident pour tous qu'il était un transposition de fortune du Yojimbo de Kurosawa. Probablement pour cette raison, l'autre géniteur du genre fut laissé  de coté assez rapidement. A fistfull of dollars, c'est aussi et surtout l'Arlequin, serviteur de deux maitres de Goldoni. L'ombre grimaçante de la Commedia d'ellarte était penchée depuis quelques temps sur le Western Spag. Plus que tout autre, c'est Terence Hill qui aura été son Arlequin; joueur de tour, acrobate ,arnaqueur, séducteur, faussement niais et au cœur de la lutte des classes.
C'était un privilège de voir Un génie, deux associés, une cloche dans les conditions offertes par Fantasia hier. 
Elles permettaient d'appréhender pleinement sa richesse. Traversé d'une quantité de teintes jaunâtres, parfois volontaires et parfois fruit de la patine du temps, la poussière semblait dorée et la lumière encore plus...ce qui renchérissait l'impression de voir une histoire provenant d'un monde mythique et fantasmé.


Terence Hill y reprend son archétype de Personne. Cette fois, il est Joe Merci, un peu comme Yojimbo deviendra Sanjuro. C'est le même personnage. Notez son nom, il est important: C'est un remerciement (au genre?) mais cette aussi le mot "mercy" (pitié). Joe n'est pas un tueur. C'est un Trickster, un joueur de tour.
Sa fonction d'Arlequin confère  à Joe une conscience métatextuelle des codes du récit (Arlequin s'adresse souvent à la foule dans la commedia dell'arte). Il porte le costume doré de circonstance (littéralement couvert d'or!) que doit porter tout bon Arlequin. Il va même jusqu'à dire à un vieil indien de quitter à gauche de l'écran parce qu'il représente le passé! Il n'a pas besoin de tirer de son pistolet et quand il le fait, les lois de la physique lui obéissent: Joe Merci a un compère et c'est le réalisateur. Merci connait tellement bien les mécanismes de son monde qu'il est capable d'élaborer les arnaques les plus complexes et de retourner  toutes les situations à son avantage. Après tout, il est l'incarnation d'un genre qui trotte vers ses derniers milles. Il en a vu d'autre et il sait qu'il ne peut pas perdre. Il n'a donc pas besoin de tuer. Il porte une  petite sonnerie à son cou pour se rappeler les différentes étapes à suivre de son plan étourdissant de complexité, huilé au quart de tour.
Attendez...il porte une sonnerie à son cou? C'est lui la cloche du titre?. Mais qui donc est le génie et qui sont les deux associés? Est-il possible que nos héros occupent tour à tour chacune de ses fonctions? 


Si. 
Le titre est un indice.Ça les aminches, on appelle ca une ARLEQUINADE.
 Une arlequinade, c'est une trinité de personnages en interaction étroite avec deux antagonistes. Arlequin, Pierrot et Colombine forment la base. Pantalon et le Clown sont les menaces extérieures(rappelons que Terrence Hill continuera à jouer plus tarddans des arlequinades et que son personnage  prendra le nom de...Trinity!).
-Arlequin=Terrence Hill, Joe Merci
-Pierrot (le lunaire, le distrait, celui qui se fait exploiter par Arlequin)=  Robert Charlebois dans le rôle de Locomotive Bill
-Colombine,(naïve, pure et amoureuse des deux) = Miou miou dans le rôle de Lucie
-Pantalon (le fourbe, l'avare, la cruel, l’alcoolique)= Patrick Mcgoohan en Major Cabot
-Le clown=Piero Vida dans le rôle de Jacky Jolly Roll.

Il est absolument accessoire de comprendre qui manipule qui. Il ne sert à rien de résumer cette histoire. Il est question d'un trio qui veut arnaquer le Major Cabot de 300 000$ et c'est tout ce que vous avez besoin de savoir. C'est une Arlequinade (forcément méta fictionnelle par moment) qui sert à annoncer que le rideau de cette commedia d'ellarte que fut le western spag va bientôt être tiré à jamais. Les italiens vont fermer le grand Théâtre d'Almeria. Le temps de quelques coups de feu, le théâtre populaire et le cinéma de genre se sont rejoint.
 Tout le splastick du monde, tous les gags et les scènes d'actions ne pouvaient étouffer l'oraison joyeuse et assumée qu'est Un génie... beaucoup plus profond qu'il ne veut bien le laisser paraitre, à l'instar du personnage de Joe Merci (Merci pour la ride. Mercy for me!)

Je ne passerai pas sous silence la généreuse présence hier de notre héros national du rock à la fin du visionnement. Tour en tour la cloche, le génie et l'associé, surprenant de désinvolture, Charlebois campe son personnage de métis récalcitrant, locomotive Bill, avec une énergie de...well, de rock star. C'est aussi un plaisir d'entendre son doublage en français "normatif" s'écrouler en roulements de R, typique de notre joual galopant.  Leone lui aura d'ailleurs demander de se restreindre à ce niveau là; Charlebois sonnait bien trop comme un nègre (pas quelque chose qu'on entend à tous les jours hein?) Ironiquement, avec son teint exagérément rouge et ses cheveux frisés, il était probablement difficile pour les italiens de se figurer d'où il venait.


Émouvant moment où notre histoire rejoignait celle d'un genre ne nous appartenant pas. Charlebois ne fut pas laconique avec ses anecdotes.


On apprend que Damiani et Leone ne s'entendait pas particulièrement bien, Leone étant un anarchiste de droite et Damiani un un communiste obsédé par le thème de la lutte des classes. En tant que producteur, il réalisa quand même la scène d'ouverture, inspirée de ses propres films, comme s'il passait le témoin à Damiani au sein de son propre film. Étaient-ils  les deux associés du titre, à leur insu? Forcément, parce que le véritable  génie, c'est Ernesto Gastaldi, scénariste du film (et donc du titre). Morricone serait donc la cloche. On ne dira jamais assez à quel point le grand génie du western spag est autant Gastaldi que Leone. La méta textualité de cette arlequinage est si vertigineuse qu'elle va jusqu'à la conception du film.
Nous apprendrons également que Leone avait initialement approché Charlebois après avoir vu une de ses performances à Cannes. Il voulait lui faire jouer un assassin dans un film qui se serait intitulé What's up with you Humpty Dumpty? Charlebois refusera et se fera contacter plus tard pour jouer dans le film de Damiani. Il passera l'essentiel du tournage chaud comme une botte et gelé comme une balle. On sait maintenant que Leone voulait faire Les Valseuses version western, d'où la présence de Miou Miou (et d'un canadien français qui peut parler anglais pour remplacer Depardieu?)

Charlebois prendra quelques cuites avec Mcgoohan avec lequel il s'entendait très bien (étant le seul à parler l'anglais sur le plateau) qui, en bon irlandais, " déjeunait au gin tonic le matin". Il jouera quelques jours sur le piano de Debussy, jammera chez Morricone et ne se pointera pas pendant une journée de tournage pour cause de gueule de bois, prétextant un congé de Pâque. Ce qui mettra Leone en beau joual vert (J'ai réussi à ploguer cette phrase! Je peux quitter...)
C'est un magnifique cadeau que nous a fait Robert Charlebois et  les gens de Fantasia. 
Le 7ème antiquaire vous en remercie du fond du cœur.




lundi 25 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 9: Critique de THE DIVIDE. Huis clos à louer...style nihiliste-chic

Il y a des juxtapositions qui font sourire et qui font froid dans le dos en même temps. À la première Fantasienne de The Divide, le public  était particulièrement survolté. Au tiers constitué d'un groupe qui semblait justement sortir d'un film post-apocalyptique, leurs réactions étaient pour le moins surprenantes, légèrement plus que de coutume à Fantasia. Cet atavisme donnait chaud au cœur : des cris, des commentaires d'une violence surprenante (Pour ma part, kill that bitch! et Suck it Faggot! sont en tête de liste) et une ovation debout pour Michael Biehn (vraiment?).
Le réalisateur Xavier Gens devait être aux anges. D'entrée de jeu, le public était presque une extension naturelle de son  film: bavard et tapageur
 The Divide est un huis clos post-apocalyptique comme vous en avez vu plusieurs. L'idée n'est de renouveler une recette moult fois éprouvée mais d'insuffler une vie nouvelle au sous-genre à grand coup de stéroïdes(comme les personnages qui nous rappellent que les radiations et la faim, ce n'est pas une raison pour perdre ses biceps).

1-Une attaque nucléaire qu'il n'est pas nécessaire de montrer ou d'expliquer.
2-Une bande bigarrée qui se réfugie et se barricade dans le sous-sol de leur immeuble. La mère de famille fragile, les baveux de service, la jeune femme silencieuse, le noir qui en vu d'autre et le pleutre habituel. Le concierge, maître des lieux, un homme au lourd passé avec un sens aiguë de la paranoïa qui sait de quoi il en retourne. 
3-Montrer "graduellement" le niveau de dégénérescence physique et psychologique de notre bande de chouettes copains, jusqu'à les faire sombrer dans l'inévitable sauvagerie. 
 En tentant de renouveler tout ca, Xavier Gens fait des choix particulièrement consternants.

Il parvient à faire oublier au spectateur l'étroitesse des lieux: le sous-soul de l'immeuble est filmé avec une énergie digne d'un Panic Room (la caméra n'en fini plus de passer par des tuyaux et les trous de serrure)
Exit: la claustrophobie. On se croirait parfois dans une relecture de Frontière(s) avec les tics de réalisation de Hitman. L'esthétique de jeu vidéo bien perceptible.

Ensuite, Gens choisi de couvrir le tout d'une trame sonore extrêmement tapageuse qui ne laisse pas deux secondes de répit ni aux spectateurs ni même à ses personnages :effets de violons, orchestrations "déchirantes". On s'attend d'une minute à l'autre à voir un visage pleurer avec Mad World de Gary Jules qui joue à fond. Les personnages passent par ailleurs une bonne partie de leur temps à hurler et s'insulter. Il n'est pas vraiment question ici de montrer une tension psychologique crédible. On veut transformer au plus vite nos personnages en menace
Exit: le silence et la tension. Impossible dans ce contexte d'être affecté par la dégradation mentale des personnages. Heureusement, leur grotesque transformation physique (cheveux qui tombent et yeux cernés) est là pour nous indiquer leur niveau de dégénérescence empirique. La direction d'acteur encourage donc à fond le cabotinage. À ce niveau, le jeu survolté de Milo Ventimiglia, protéiné et homoérotique, est plutôt réjouissant. Le personnage grand guignolesque campé par Michael Eklund est hilarant et inquiétant à la fois. Il lui seul, il finit par sceller notre manque d'implication émotive. 

Que nous reste-t-il devant ce large huis clos gavé de musique où les personnage deviennent des déchets vivants entre deux postillons? Eh bien, il nous reste "le plaisir" de les voir se détruire jusqu'au dernier. Il a beau être racoleur, The Divide assume au moins son coté nihiliste-chic. Dans notre manque absolu d'attachement pour cette brochette de personnages tour à tour clichés et irritants, on veut forcément les voir se faire torturer et s'entretuer, question d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Difficile dans ces circonstances de reprocher aux macaques à côté de toi de glousser des que quelqu'un se fait trancher la gorge ou arracher un ongle.  Après tout, il ferait probablement de même. 
C'est à ce moment que le huis clos, pour mon plus grand plaisir et mon dégout, est devenu la salle de cinéma. 
J'adore Fantasia.


samedi 23 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 8: Critique de MUSTANG: Un monde de passions débridées

MUSTANG!!!!! CHEVAL NOIR INDOMPTÉ!!!!
MUSTANG!!!!! PERSONNE NE PEUT TE MONTER!!!!!

Dans les arrières-boutiques en plywood et les routes poussiéreuses de Saint-Tite, il y a un monde de passions sauvages qui ruent dans les brancards. Des secrets, des amours déçus et des colères qui grondent. Johnny Cooper, le grand Sachem du Festival country aimé de tous, est mort horriblement au rodéo, piétiné par Mustang.
Mustang: le cheval noir indompté.
MUSTANG. Que personne ne peut monter. 
MUSTANG est enfermé dans un enclos en exemple, symbole et témoin vivant des mensonges qui sclérosent le village. Mais MUSTANG n'est que le catalyseur du drame. Et MUSTANG, le film, est une découverte sans précédent. Il mérite un culte, un DVD, la trame sonore en 8-track et un laser-disc. Il est inadmissible qui ce magnifique pur-sang galope au loin, narguant les cinéphiles québécois de ma génération, sans que nous ayons eu droit de le monter auparavant.

Si seulement MUSTANG n'était qu'un Western-poutine hybride (le seul en fait) où sont mélangés les genres dans une concoction lourde mais hautement appétissante, ce serait déjà suffisamment bourratif. Mais il est encore plus que ça; c'est un tragédie antique à Saint-Tite. La recette est parfaite: La patate du Western classique , la sauce brune du drame de cuisine québécois et le fromage en crottes de la tragédie antique, permettant la cohésion improbable des éléments précédents. 

Willie Lamothe, le légendaire, joue Dick Lachance, chanteur de country qui n'a rien à voir avec son alter ego. C'est un cowboy fantaisiste (c'est le titre d’une de ses tounes) qui n'aime pas les chevaux. Il arrive avec son groupe au Festival de Saint-Tite pour constater que la mort de son vieux chum Cooper a laissé le village dans un état de dévastation psychologique indéniable. Affublé de ses compagnons de routes, dont le nom moins légendaire et souriant Bobby Hachey, il soupçonne quelque chose de louche. Il fera sa petite enquête  Le groupe de Lachance  a en quelque sorte une fonction de poutinage narratif (poutinarration?): ils sont le chœur grec de la tragédie, les fous du roi et des desperados du verbe au grand cœur.

La Tragédie se met en place: Un maire louche et libidineux joué avec gravitas par Claude Blanchard, Muriel Millard est son épouse fardée comme les clowns de ses peintures impressionnistes, la veuve blessée est Luce Guilbault, la femme fatale de Calgary est campée par Nanette Workman. On a aussi l'indien de service et la petite fille espiègle. Albert Millaire se la joue Western-spag en tant que bad boy tourmenté et Marcel Sabourin est l'idiot du village.  Il est amusant de constater que la parlure populaire de ce magnifique groupe rend la performance de Millaire et Sabourin des plus comiques. Ces deux acteurs de théâtre sont pratiquement incapables  de harnacher le  joual du reste du groupe. Millaire a le regard d'un tueur et l'élocution d'un notaire de Saint-Bruno. C'est hilarant.

Est-ce que Klo, le bad boy du village, saura relever le défi du maire? Pourra t-il monter MUSTANG et ainsi venger Johny Cooper? 

Seule réalisation de Marcel Lefebvre, il signe aussi la grandiloquente trame sonore (je ne déconne pas: c'est de l'immense orchestration mur à mur). Lefebvre est d’abord et avant tout reconnu comme auteur-compositeur pour à peu près tout le monde de Céline Dion ("Une colombe", c’est de lui!) à Jean Lapointe ("Qu'est-ce qui fait donc chanter les p'tits Simard! C'est les poudings...LAURA SECORD" c'est de lui aussi !!!!) 
MUSTANG est traversé de moment de grâce et d'absurdité. Des morts atroces, des regards tout droit sortie d'un Leone qui ne cesse de se répéter sans qu'il y ait le moindre combat, les tounes de Willie Lamothe qui détonnent avec les amples orchestration de Lefebvre. Impossible de déterminer où commence et fini le niveau de conscience qu'avait Lefebvre de son propre projet.

Mais c'est justement l'improbabilité d'une cohésion entre tous ses éléments qui est la grande force du film. Saouler par les trop nombreux whiskies servis à Fantasia, ça prenait la poutine bien grasse et savoureuse qu'est Mustang pour remettre mon foie de cinéphile à la bonne place.

Qu'on se le dise: MUSTANG est un MUST(on veut un Dvd calisse)

Par ailleurs, j'ai une théorie.
Pendant une scène, on voit une statue de Mustang suspendue dan les airs comme si elle volait, cambrée de colère et les yeux rouges de haine.
Je suis maintenant certain que MUSTANG est la véritable inspiration pour le cheval emblématique de Fantasia 2011. Il représente aussi leur volonté secrète de faire passer ce film à l'histoire, comme il se doit.

Parce que Fantasia est le Mustang des festivals de cinéma: sauvage et indompté.

vendredi 22 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 6: Critique de WICKER TREE-The Wicker horror picture show

Ouf. Ça nous remonte à loin. Le premier article de ce blogue (ici même)  parlait précisément de la venue éventuelle de ce film.

The Wicker man. Le nom lui même est maintenant synonyme de légendes.
Tout a été attribué à The Wicker man: Citizen kane des films d'épouvante, porte étendard d'un renouveau païen, film fondateur de l'horreur folklorique. De biens grosses épithètes à porter. Vous qui lisez ceci, je sais que vous n’avez pas à vous faire résumer le film. Même si vous ne l'avez pas vu, vous savez assurément de quoi il en retourne.
38 ans plus tard, Robin Hardy vient présenter sa suite, The Wicker Tree, devant un public de Fantasiens émus. Digne, élégant et impeccablement british, Hardy a eu droit à une ovation, un moment émouvant et mérité. 
J'étais de ceux là qui se tenait debout. 
Malheureusement, je me mentais quelque peu à moi même. Voyez vous, je me suis toujours demandé si Wicker man était un film qui avait parfaitement saisi l'esprit de son époque par accident, si le public n'avait pas surdimensionné son propos. Je vais même me permettre un sacrilège de circonstance: Se pourrait-il que Robin Hardy soit l'homme d'un seul film et qu'il fut au bon endroit au bon moment, un one trick poney? C'est ce qu'on allait voir.

On savait que la suite n'en serait pas une, qu'elle serait une sorte d'extension thématique. L'histoire reste fondamentalement la même: au lieu d'un policier qui enquête, c'est maintenant un couple de jeunes évangélistes bien tarés qui vont faire une petit tour dans les landes écossaises, question de convertir les païens. Ils sont vierges et s'aiment presque autant qu'ils aiment Jésus. Elle est chanteuse, blonde et ressemble à s'y méprendre à une jolie petite truie sacrificielle (casting d'enfer). Il est cowboy, blond et c'est un grand dadet musclé plein de bonnes intentions. Si les gens qui habitent le village sont accueillants, on devine qu'il ne le sont pas parce qu'ils ont envie folle d'être convertis.
Le personnage inoubliable du patriarche tenu par Christopher Lee, Lord Summerisle (qui a un caméo de circonstance dans le film), est remplacé par un dénommé Sir Lachlan, responsable de la centrale nucléaire du village et de l'infertilité des villageois. L'homme d'osier du titre est désormais un arbre. Voilà le topo.

"It's okay to laugh" avait annoncé Hardy avant le commencement du film. Et pour cause. 
Wicker man n'est pas qu'une comédie. C'est presque un musical. Entre les chansons pieuses de country chrétien et les ritournelles grivoises des écossais. On a parfois l'impression de regarder une relecture de Wicker man façon Rocky Horror picture show. Une occasion en or pour Hardy de se moquer de la foi en général et en comparaison, Wicker tree enchaine coup sur coup les gags absurdes et joue à fond la carte du clivage culturel. Quelques bonnes observations sur les dangers de la foi, des deux cotés, cependant.
Alors que la suite de Hardy dévoilait son enchevêtrement de blagues, de chansons et de commentaires agnostiques, une chose devenait clair: Après le 11 septembre, le sida et Oprah, la pertinence de cet univers s'est quelque peu fanée. En ce sens, le choix de Hardy est justifiable, celui de revoir son grand film avec un filtre satyrique. Pour cette raison, une autre chose devenait claire. Hardy n'a jamais eu la moindre  sympathie pour le idées païennes de son film de 73. Cette théorie sera confirmée par la discussion du lendemain qu'il aura devant public  avec Richard Stanley sur la foi au cinéma (nous vous donnerons un compte rendu de l'événement bientôt). 

Est-ce que The Wicker tree est un ratage? Peu s'en faut. Il faut avouer un chose: par affection pour Hardy et les bons souvenirs qu'il nous a tous procuré,les opinions des critiques sont plutôt douces.   Dans cette petite satire surannée, il y a les échos lointains d'un film culte qui aurait gagné à ne pas avoir de remake...et encore moins une suite.

dimanche 17 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 2: ATTACK THE BLOCK-UFO VS HLM!

Écoutez ça en lisant la critique. C'est approprié.


Blam!Blam!

Vous vous souvenez d'Independence Day? Pas moi. Excepté une scène: celle où Will Smith donne un crochet en pleine gueule à un extra-terrestre énorme qui sort de sa capsule...et le met K.O. Je vous rafraichis la mémoire

Un grand moment de cinéma, une belle victoire pour l'atavisme et encore et toujours, dans la science-fiction comme en  l'horreur, remercions les aptitudes au combat  de l'homme noir, notre sauveur (c'est une convention vénérable et récurrente que j'affectionne particulièrement). 

Attack the Block offre un 88 minutes de stimulation similaire, parfaitement rythmé et régressif à souhait. Prenez la bande de South park et doublez là de celle de Fat Albert. Ajoutez un peu d'Ultra violence à la manière de Clockwork Orange. Donnez leur l'accent d'Ali G dans un film qui pourrait être un remake de LA HAINE. Ca donne les ghetto goonies

Ensuite, il faut un décor. Allons y pour un HLM de plusieurs étages dans un quartier pauvre de Londres. Puis, une menace:des Zombies? Déjà fait. Des démons? Déjà fait aussi. Des extraterrestres? Ok, bonne idée. Mais de quoi auront-il l'air? Comme l'a dit mon pote Benoit, si Alien avait violé à outrance pendant des décennie des Critters, le résultat aurait probablement été celui là. Des sortes de Gorilles-chiens de l'espace, prédateurs parfaits et infatiguables, avec une bouche pleine de dents fluos. Pour les geeks finis: les fans du comic-book Bone de Jeff Smith vont trouver que les aliens sont les parfaites incarnations des Rat Creatures

Ghetto Goonies Vs Gorilla Critters... si le film n'était que ça, le public Fantasien aurait déjà été gagné. Dans la salle, la réaction de la foule était contagieuse; tous le monde est tombé en amour avec les ghetto goonies. Mais le film est  encore plus que ça. 

Oui, Attack the block a tous les ingrédients d'un film culte. Edgard Wright et Nick Frost (en vendeur de drogue sortie tout droit de Little Brittain sur lequel le réalisateur Joe Cornish a travaillé) de Shaun of the dead sont là consacrer le tout. On a une jolie brit guindée de service, plusieurs très bon gag de stoner, des comédies reliefs,  une trame sonore hallucinante de Basement Jaxx et de l'action littéralement mur à mur. On serait tenté de le comparer à Shaun from the dead. Nah. Ce film, c'est le nouveau Dog Soldiers. Word.
Au final la bande de jeune thugs sont à la fois touchants, hilarants et véritablement dangereux. Ils ont des lignes mémorables, une solides haine de l'autorité et un indéfectible sens de l'honneur. 


Mais le film de Joe Cornish a aussi une autre corde à son arc..


Il est véritablement prenant, violent à souhait.  Il est aussi assez effrayant et prend des énormes risques du côté du gore. Malgré le ton comique assumé des Ghettos goonies, ont s'attache fortement à eux et on est affecté par le "drame" qu'ils vivent . Dans un film de ce genre c'est vital. 
Une bonne raison pour ca. La situation concernant les bandes de jeunes adolescents en Angleterre est une problématique assez chaude. Plusieurs film d'horreur et de suspense en font les méchants de service ces dernières années. Sans en faire trop, le film de Cornish leur offre une rédemption. Il propose un commentaire social bref mais efficace, ajoutant une couche de sérieux à l'entreprise. En chef de bande violent mais honorable, le jeune John Boyega est solide à souhait et porte cette thématique sur ses épaules. Il devient le symbole d'une jeunesse anglaise pleine de ressources qu'on a simplement abandonnée. Et ses ressources seront redirigées dans la bonne direction, c'est a dire dégommer des saloperies de monstres hirsutes.
À travers cet aspect, nos Ghettos goonies redeviennent parfois simplement des enfants qui en ont trop vu. 


C'est pour cette raison qu'on hurle de bonheur à toutes les fois que nos jeunes zigouillent un alien, comme lorsque Swarzennegger administre une raclée à Predator. On peut sans culpabilité se laisser aller au territorialisme le plus primaire qui soit: nous aussi, nous savons encore être des singes et nous défendre.


Vous êtes ici chez nous Muthafuckas. And We're killing you.We're killing you straight. Believe

vendredi 6 mai 2011

Artificial intelligence a 10 ans: Plaidoyer pour une consécration nécessaire

Récemment, ce fut le dixième anniversaire du film Artificial Intelligence, cette bouleversante fable restée essentiellement incomprise. Une timide commémoration, prenant la forme d'un blu-ray anonyme (bien qu'attendu avec impatience par plusieurs) et la fête est finie. 


Il me semble urgent (voir même vital) de retourner, 10 ans plus tard,  sur la perception que les gens ont de ce film, question de lui rendre  justice. Les perspectives erronées qui lui sont attribuées l'ont presque condamné. Ne pas apprécier le film, c'est une chose.  Répéter ad nauseam  les mêmes arguments pour l'exprimer, surtout quand il sont faux, est consternant.


C'est en 2001 que sort A.I. La date de sortie du "dernier" film de Kubrick, poétiquement, prophétiquement, évoque sa plus grande oeuvre, la plus importante du cinéma à mon humble avis. Plusieurs d'entre vous le savez déjà, c'est un projet que Kubrick a développé pendant plusieurs décennies et qu'il a ensuite offert à Steven Spielberg de son plein gré, pour plusieurs raisons. Ce fut la rencontre entre deux philosophes, une symbiose créative, une fusion totale.

Au cinéma, je suis bouleversé par cette oraison funèbre de Spielberg, je suis convaincu de sa consécration, je suis catégorique qu'il est un des plus grands films de la nouvelle décennie. Ce qu' Avatar aura été , je pensais qu'A.I le représenterait à l'époque.

Et puis le public, le critique, le maniaque de Kubrick s’est prononcé. Rien n'aurait pu me préparer à cette réaction. Ma consternation fut complète mais plus encore, je fus profondément attristé par la condescendance généralisée de cette réaction. Devant cette réception glaciale, j'ai légèrement douté de mon jugement. Je me suis ensuite rangé: le film était venu bien trop tôt. Il faudrait probablement une décennie avant que le public ne comprenne ce qu'il a condamné. L’association à 2001 aura été de mauvais augure; rappelons nous que l'opéra cosmique de Kubrick avait eu droit également à ce genre d’accueil.

Inutile de préciser à quel point on m'a trouvé prétentieux. De ma certitude émergea la colère. J’ai défendu le film becs et ongles presque une décennie. Depuis, je me suis assagi sur le sujet, mais non pas par résignation : j’ai eu le temps d’écouter ce que tout le monde pensait savoir du film.
Aujourd’hui, je sais sans équivoque la raison de son accueil. Elle tient plus ou moins à 5 éléments qui sont répétés constamment par l’essentiel des nombreux détracteurs, sur le même ton, avec les mêmes termes, comme une litanie. Les voici, accompagnés une fois pour toute de rectifications… 1-La perception qu’avait le public de Spielberg : en 2001, il se trouvait encore des gens persuadés que Spielberg n’était rien d’autre qu’une machine à blockbuster.

C’est un préjugé généralement entretenu par un bon nombre de gens, y compris certains cinéphiles. Ils ont tendance a oublier ce que Spielberg a vraiment offert à son public, une balance entre le film d’auteur et le divertissement populaire, entre la virtuosité technique et l’émotion pure. Les intellectuels sont très souvent inconfortables avec le mélodrame, surtout quand il opère bien. Ils sont forcés à l’émotion et ça les indispose. Ils trouvent ça grossier et vulgaire. Pourtant, le mélodrame est un genre qui possède sa mécanique propre, à l'instar de l'opéra ou de la tragédie. Il ne se targue pas d'être autre chose. Le mélo, le vrai, le poignant, c'est un art que Spielberg maitrise à merveille.

Le grand public, lui, peut probablement nommé tout au plus une dizaine de réalisateurs et leurs films. Dans leur cas, Familiarity breeds contempt, tout simplement (ahhh tu sais...l'est comme ça Steven...les juifs et les martiens!).

2- L’usurpation du projet par Spielberg:

Ce qui ne c’est jamais produit. Kubrick avait longuement pensé à Spielberg pour le réaliser. Selon lui, A.I demandait la sensibilité de quelqu’un comme lui, capable de comprendre l’enfance, de maîtriser l’émotion mais aussi un virtuose technique. Kubrick voulait faire le film avec un vrai robot! Il a simplement attendu que la technologie puisse lui offrir une alternative.
Si Kubrick était un cinéaste-technicien qui s’interroge sur la condition humaine, Spielberg est un humaniste fasciné par les aspects techniques du cinéma.


3-La Trahison envers Kubrick : J’ai entendu cette phrase tellement de fois. La vision de Spielberg a contaminé celle de Kubrick. Les obsessions thématiques de Spielberg ont été engoncées de force dans le scénario original et patati...

Faux. La collaboration entre les deux fut très étroite. Comme ce fut toujours le cas chez Kubrick, les recherches, les storyboards, les sketches et le scénario sont des œuvres volumineuses. Elles furent respectées à la lettre par Spielberg. À la limite, il serait juste de dire que le projet de Kubrick avait déjà une facture…spielbergienne.

4-L’obsession pour le génocide et les extraterrestres: Finalement, c’est vraiment de ça qu’on accuse le plus souvent Spielberg.

L’idée du génocide (des robots) est celle de Kubrick. Elle traverse d’ailleurs son œuvre assez souvent. Kubrick a longtemps travaillé à la conception d’un film sur le sujet intitulé Aryan Papers. Il l’a abandonné après avoir vu Schindler’s list, un des plus grands films de l’histoire du cinéma selon lui. C’est d’ailleurs ce film qui l’a finalement convaincu de donner A.I à Spielberg

Les "extraterrestres de la fin" (soupirs). 

Vous savez, même si ça en était, le film ne perdrait rien de sa puissance. Par ailleurs, le Deus ex machina de leur apparition à la toute fin du film n'a rien de facile: c'est un processus scénaristique vénérable s’il en est (ne perdons pas de vue que A.I emprunte au conte). 
La fin du film est tout de même traversée d’une certaine grâce. Cela dit, ces extra-terrestres, ce n’en sont pas. Les créatures de la fin sont l’évolution future des robots, désormais des êtres vivants à part entière. Ils sont des robots vivants, tout simplement. Un forme de vie synthétique parfaite.

Les gens ont tendance à condamner un film si la fin les déçoit, comme si la qualité de l’œuvre au complet pouvait être annulée par les quelques minutes de la fin. Dans le cas d'A.I, l’incompréhension de la fin, causé par les préjugés du public, retire énormément de puissance au propos.
Si les robots angéliques de la fin sont désormais des êtres vivants, c’est directement à cause de la soif d’amour et des aspirations de petits robots comme David. Il fut le premier, l’initiateur, un homme parmi les singes. La simplicité de son désir aurait eu le temps de s’enrichir à travers les siècles jusqu’à ce que, virtuellement, elle devienne le balbutiement d’une essence. Il est la confirmation d’un passé lointain où cette race a commencée à désiré, vouloir et, au final, exister.

 
  5-La fin naïve et mélodramatique:

Une lame à double tranchant. La fin l’est sans doute pour quiconque n’ayant pas saisi les éléments mentionnés plus haut. Dans quel cas votre lame est émoussée. La fin sera donc attribuée, préjugés obliges, à Spielberg. Le robot à simplement droit (certain diront que c’est suffisant) à l’amour de sa mère.

Dommage: la fin est on ne peut plus Kubrickienne; David a droit à l’illusion de l’amour. C’est la leçon ultime du film, profonde et lourde. La manquer, c’est écouter une fable et ne rien comprendre de la leçon finale parce qu’on est consterné par la faculté de parole des animaux.

Il n’y a aucune différence entre le simple désir binaire d’un robot et celui des hommes, provenant d’une ancienne programmation organique. Avant de vouloir être aimé, le singe n’a voulu qu’une chose. Survivre. Il en sera indubitablement de même avec les intelligences artificielles, dans le torrent des siècles. Selon Spielberg, le robot a des vrais émotions. Selon Kubrick, les émotions humaines sont un programme. Au final, tout le film est basé sur cette balance entre deux opposés qui disent la même chose.


Je conclus ma litanie. Je ne suis pas seul. Un nombre grandissant de gens sont de mon avis et le verbalisent de manière pertinente tous les jours sur Internet.

Cette année, Artificial Intelligence a dix ans. Y'a pas beaucoup de monde à la fête. On se revoit dans une autre décennie?

"maybe it's not such a surprise that AI had difficulty finding a audience and ended up being one of Spielberg's rare box office also rans. That was the price Spielberg paid for demonstrating the artistic integrity so many doubt he has, and for the ingenuity he is almost never given credit for. AI: Artificial Intelligence, though the most remarkable film of 2001, may prove to be a movie for the future."

mardi 1 février 2011

Social NETWORK: Are we still "Mad as hell"?

Face à Facebook, je suis foncièrement comme tout le monde. J'ai l'ai détesté, adoré, abandonné, retrouvé, condamné et je l'ai encore retrouvé. Il a été un outil, une malédiction, un vecteur de frustrations et de rencontres, une lentille pour le voyeur, une fenêtre pour l'exhibitionniste. Jusqu'à ce que je me rende compte, Ô comble de l'horreur, que je lui devais directement plusieurs de mes moments le plus importants des dernières années. J'y ai trouvé des ressources, des camarades et des amours. Il a été le lien direct de changements d'orientation dans mon existence. Évidente mais vertigineuse constatation. Je ne suis pas, pour paraphraser Durden dans Fight Club, "un flocon magnifique et unique".
C'est suite à cette réflexion que je décidai de faire un visionnage honteusement tardif de Social Network. Pour le récalcitrant contradictoire que je suis, un film au complet sur Facebook me semblait définitivement une manière d'abdication. Les réseaux sociaux peuvent parfois stimuler de profonds paradoxes chez l'utilisateur et je n'y fait pas exception.Puis, je me suis mis à réfléchir à l'amplitude du sujet et sur la figure Wellsienne que représente le créateur de FB, Zuckerberg. Juste avant de commencer le film, il me semblait de plus en plus évident qu'il y avait la possibilité qu'il soit le Citizen Kane du 21ème siècle. Non pas qu'il soit le prochain plus grand film de l'histoire, mais les thèmes du monstre sacré d'Orson Welles y sont plus au moins en entier. Énumérons: un jeune innovateur de génie dans le milieu des communication gravit les échelons du succès et du pouvoir pour finalement devenir paranoïaque et isolé. Nous sommes en présence dans les deux cas de personnages réels qu'on a transformé subrepticement en purs personnages de cinéma, deux révolutionnaires du langage hantés par leur propre incapacité à connecter aux autres, sombrant dans le despotisme. Avec un scénario composé de dialogues précis et d'une structure narrative elliptique. Allais-je regarder Citizen Kane 2.0?

Je m'en était presque convaincu jusqu'à ce que je m'arrête à la réalisation. Avec David Fincher, je m'attendais à quelques expérimentations formelles, quelques innovations techniques qui auraient consacré son statut de nouveau Citizen Kane. Quelque chose qui va avec l'ampleur du propos. Mais non. Une réalisation sobre, efficace, entièrement au service du scénario vertigineux d'Aaron Sorkin. Rien d'exceptionnel du coté de Fincher, qui laisse toute la place à la voix unique du scénariste. Une urgente impression de déjà vue me traverse l'échine; si plusieurs éléments rapprochent Social Network de Citizen Kane, il va puiser ses sources ailleurs. Et puis pourquoi est-ce que Fincher préconise cette approche minimaliste, évocatrice de drame politique des années 70? Zodiac avait déjà le mood de All the president's men.

Ce qui aurait du être une évidence ne m'a sauté au visage que très tard. C'est le titre qui m'a tiré de ma torpeur analytique. Social NETWORK. Pas Facebook:The Movie. Social NETWORK.
Fincher et Sorkin ont purement, simplement et brillamment fait un Network 2.0. Aaron sorkin, un des scénaristes de télé les plus prolifiques de sa génération a décidé d'émuler sont maître à penser, Paddy Chayefsky, le plus prolifiques scénaristes de la télévision avant lui. Dans sa série Studio 60 on the Sunset Strip, Sorkin nous montrait la crise live d'un producteur d'émission de télé à la Saturday Night Live. Sa crise était volontairement calquée (par le scénariste ET le personnage) sur celle de Howard Beale dans Network. Un personnage dira plus tard dans l'épisode que sa crise aura au moins fait parler de Paddy Chayefsky. C'est vous dire à quel point Sorkin se répond de ce maître à penser. Même sens du dialogue mordant, de la logorrhée intempestive contrôlée , même amplitude des thèmes, même sens aiguë de la satire . Le génie de Social Network tient de son scénario, qui n'est au final qu'un bouleversant prétexte pour rendre hommage au film préféré de Sorkin.
C'est selon cette perspective que la réalisation de Fincher est admirable. Pour donner de la pertinence à ce suspense corporatif où des bureaux sont les lieux de toutes les angoisses et de toutes les victoires, Fincher emprunte subtilement au langage des années 70. Les couleurs, jaunâtres et boisées, sont les mêmes. On a beau se trouver au 21ème siècle, l'arène des communications est sensiblement la même. Les salles d'université, les bureaux, les salles de conférences sont les mêmes. Elles sont figées dans le temps. Fincher, à l'instar de Lumet, a su s'effacer sans pour autant se faire absent. Sage décision de la part d'un réalisateur prenant de plus en plus de maturité.

Reste le message de Network. Survit-il à la transfusion? Sommes-nous toujours "mad as hell". Probablement...et nous avons tous la possibilité de l'exprimer à tout moment. Des milliards de gouttes de colère diluées dans le même courant. Nous sommes désormais, tous autant que nous sommes, les "prophètes fâchés des ondes". Personne n'a besoin d'articuler notre rage. Oui nous sommes sans doute tous un peu en colère...jusqu'à la prochaine fois.