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mardi 7 août 2012

Le Cheval-Une réflexion galopante de Jean-Michel Berthiaume


"Le cheval (Equus ferus caballus ou Equus caballus) est un grand mammifère herbivore et ongulé appartenant à l'une des sept espèces de la famille des équidés. Il a évolué au cours des dernières 45 à 55 millions d'années à partir d'un petit mammifère possédant plusieurs doigts pour devenir un grand animal à sabot unique. L'utilisation du cheval, peut-être domestiqué il y a 9 000 ans dans la péninsule arabique, se serait répandue de 3 000 à 2 000 ans av. J.-C. à toute l'Eurasie. Bien que la quasi-totalité des chevaux soient désormais domestiques, le cheval de Przewalski est considéré comme le dernier vrai cheval sauvage, et il existe de nombreux chevaux domestiques retournés à l'état sauvage." source : Wikipedia

Québequisme : Ch'val



On en a tu assez parlé du maudit cheval au cinéma? Tu sais d’avoir abordé cette veille expérience marquante durant laquelle on filmait les pattes du cheval à la course afin de déterminer s’il existait un moment durant lequel le cheval ne touchait pas au sol. Anecdote que nous avons répétée et répétée depuis notre émission sur A MAN CALLED HORSE! (à crier à voix haut, s.v.p.) 



Mais qui sert comme moteur d’analyse pour plusieurs films : CHEVAL=CINÉMA.
Des classiques qui resterons à jamais imbriqués dans nos réflexes de cinéphiles comme MALLETTE=ÂME et E.T.=CACA.

                                      (i got a feeling, that tonight's gonna be a good night...that tonight's gonna be a good good night, i got a feeling)

Une fois de plus sachez que je vais sortir cette bête de l’établi et je vais la fouetter comme MEL GIBSON(=TORTURE) car il me semble qu’il y a encore de quoi d’intéressant à faire avec ce futur pot de colle lorsque qu’on regarde les deux grands films de cheval de la dernière année. Et oui, l’un est passé étonnamment inaperçu et l’autre a garni une attention inattendue.

Et oui je parle sans doute de WARHORSE et CHEVAL DE TURIN!  

Car nous avons ici non pas seulement une variation sur le même thème (Hein, y fallait le voir celui-là!) mais aussi une variation sur une perspective du cinéma tous deux établis par des hommes qui n’en sont pas à leur premier tour de piste. Cette interprétation peut sembler galopante mais nous sommes confiants lorsque nous assumons le fait que Le Cheval de Turin et Le Cheval de Guerre ne sont pas uniquement des films qui abordent la magnifique créature équestre dans toute sa splendeur cinématographique mais qui tentent aussi de communiquer une perspective sur le cinéma lui-même. Ici, deux perspectives de maîtres celle de Señor Spielberg et celle du très honorable Tarr, inclusivement.

*Teuf* Un bref résumé!



WARHORSE raconte l’histoire d’un cheval qui parcourra le monde d’aventure en aventure et de famille en famille touchant au plus profond de leur être tout les gens qu’il croisera dans sa quête homérique afin de retourner à son premier maître un jeune homme plein d’affection et de vitalité nommé … (on s’en fout)



LE CHEVAL DE TURIN parle d’un cheval qui à une époque à servi à causer une profonde réalisation chez un philosophe et qui depuis se laisser tranquillement mourir dans une « shed » pendant qu’un père et sa fille manque clairement de stimulation dans leur maison de pierre.  

Je pense que j’en ai dit assez.



Imaginez-vous donc maintenant (et je ne crois pas la tâche bien difficile) que les deux films Spielberg et Tarr on décidé d’illustrer leur perspective du cinéma par le biais d’un cheval. Les situations qui surviennent dans la vie du dit cheval peut donc être transposé afin d’expliquer leur profonde conviction sur la situation du cinéma en ce moment. Les deux hommes, férus de symbolisme, auraient dont exécuté leur film somme, se servant d’un animal de locomotion afin de véhiculer leur impression sur la situation présente du 7eim art.
Spielberg, dans le premier cas, voit le cinéma comme utile et viril, comme une force que les gens tentent de s’accaparer que ce soit pour des raisons affectives ou pour des raisons de prestige. Le cinéma de Spielberg peut exister entre les tranchés et dans les scènes le plus bucoliques imaginables. Le cheval survit et progresse, et n’est jamais brisé par la présence d’un humain. En plus, il n’a pas de prix et s’épanouit seulement lorsque traité avec amour.

Tarr, lui, voit le cinéma comme une bête qui fût d’antan une grande source d’inspiration. Un vue sublime qui pouvait fondamentalement altérer l’être humain et qui mérite  d’être vénéré comme une créature divine malgré qu’il soit maintenant plus souvent utiliser pour traîner des charrettes (CHARRETTE=IDÉOLOGIES) désuètes et en décrépitude. Comme nous l’avons dit plus tôt, le cheval, ayant accompli sa tache principale se laisse maintenant mourir (c’est peut-être donc ça la raison de l’annonce de Tarr que Cheval de Turin sera son dernier film).

                                                                                     (Heyoooo)

Mais comme le dicton le dit si bien : A cheval drogué, regarde pas Madrid, reste à voir si cette interprétation tient le coup ou si j’ai simplement fumé trop de foin.

dimanche 23 octobre 2011

FNC '11: Critique de HORS SATAN-Le cinéma sera mon église

(Cette critique est précédemment parue dans Le Baron Mag ici même)
Il pleuvait des torrents le jour où j'ai vu HORS SATAN au FNC. Une pluie lourde froide.. Je me rendais à vélo au cinéma quand elle m'est tombée dessus sans crier gare; 20 secondes et mes pieds baigneaient dans le petit marécage de mes godasses. J'ai froid, j'ai faim, je suis maussade et je m'en vais voir un Bruno Dumont. C'est parfait. Fuck la 3-D: nothing is better than the real thing.

J'entre dans la salle de cinéma. La climatisation est si forte que le froid me rentre instantanément dans les pores. La salle est sombre et je n'y vois absolument rien. L'obscurité a duré quelques interminables secondes. Un pote m'avait gardé un siège mais je ne le voyais pas. Je suis resté debout, immobile, jusqu'à ce que mon ami apparu de nulle part vienne me chercher et me guider vers mon siège. Again: nothing is better than the real thing.

La réalisatrice Catherine Martin est derrière moi. Je me rappelle en la voyant que son MARIAGES est un de mes films québécois préféré. Je me souviens de quelques scènes de ce film et je me dis à ce moment là que Dumont doit avoir eu une certaine influence sur elle. Je ne veux pas la déranger et je dispose mes vêtements dégoulinants autour de moi en silence. Je la regarde furtivement. Catherine Martin a des yeux noirs et percants, je trouve. Je m'affale dans mon siège. L'eau froide et poisseuse me cole au corps. Mon ami me tend une barre tendre. Je le remercie en grellotant.

Le film commence. À l'écran, il pleut des torrents. Premier plan du film: sous cette pluie, une porte anonyme s'ouvre et une main tend un sandwich à une autre main. Quelques secondes seulement et je vis mon expérience de cinéma la plus viscérale de l'année. J'admet sans broncher que j'ai un penchant ésotérique et à ce moment précis, j'embrassai avec reconnaissance la conjugaison de ma réalité et de celle du film. HORS SATAN m'a déjà possédé.

Je n'ai pas la moindre idée de quoi parle le film de Dumont, si ce n'est du texte magnifique d'Helen Faradji dans le programme du FNC. J'imagine un peu de quoi il en retournera. J'ai vu ces autres films. Comme toujours devant un Dumont, je somnole un peu au tout début. Ca ne me dérange pas outre mesure et pour moi, ca fait partie de l'expérience. De toute manière, je retrouve souvent les personnages au même endroit où je les avais laissés.

Il y deux personnages à l'écran. Une jeune femme à la peau blanche et au regard triste et un homme, fascinant. Son visage est assymétrique, avec une arcade souricillière qui dévie. Il a des yeux clairs et des dents de lièvre.

Jadis, je faisais des run de truck pour distribuer des denrées alimentaires à des groupes communautaires une fois par semaine. L'homme avec qui je faisais ces runs lui ressemblait beaucoup. Un gars de peu de mot toujours sur la go avec un regard profond. Il avait la maladie de Crohn et sentait la clope et la sueur. J'aimais bien cet homme qui distribuait de la nourriture aux gens sans se faire payer. Mes silences de plusieurs heures avec lui dans son pick-up me plaisait beaucoup. Des fois, on grignotait une tranche de pain aux raisins grapillée dans l'entrepot. Il s'appelait Daniel. Je le trouvais beau et je n'ai jamais eu la moindre idée de ce qui se passait en lui.

Le personnage masculin de HORS SATAN me faisait penser à Daniel. On ne sait d'où il vient et pourquoi il s'installe dans le village sur la côte. Il est de passage, c'est tout. II est comme le Survenant, comme Zatoichi, comme l'incroyable Hulk dans la série télé, comme le Vagabond (le célèbre chien y fait d'ailleurs une apparition remarquée dans une scène de crossover) . C'est un quéteux. Il erre. Il dort dehors. Se réchauffe en se faisant des petits feux.

Une relation se forme entre lui et la jeune fille. Un amour platonique, où ils marchent en silence, se parlent peu.



Mes vêtements sèchent doucement. Je me réchauffe. Je regarde cette homme de passage et son étrange visage. Je regarde comment Dumont arrive à extirper le sacré de cet individu qui n'est pas un acteur. Je pense à Daniel et à nos runs de trucks silencieuses. Je pense à cette citation de Maitre Eckart: On peut concevoir la chaleur sans le feu et la lumière sans le soleil, mais on ne peut concevoir Dieu sans l'âme ni l'âme sans Dieu, tant ils sont un.

Je termine HORS SATAN. Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir écrire sur ce film? Je pense à deux phrases, que je griffone sur un calepin encore humide.

"Dumont a fait un miracle" et "le cinéma est mon église"


-FRANCIS OUELLETTE






samedi 22 octobre 2011

FNC '11: Critique de LOS ULTIMOS CRISTEROS-Marcher entre l'ivraie et le faux

(Cette critique est initialement parue ici dans le Baron Magazine)
 
Je me confesse. Je suis un fier apostasié et j’ai une perspective de l’Église qui oscille entre l’indifférence et le dégoût. Par contre, les Écritures m’émeuvent profondément. La figure du Christ également. Il me suffit de voir l’effigie du Crisse pour me sentir entre bonnes mains, comme si un vieux pote de route me saluait, genre vieux routard. Conditionnement judéo-chrétien résiduel qui traverse les générations, sans doute. Reste que Jésus est pour moi un crisse de bon diable, one of the best.

Surprise de taille: Jésus est au FNC cette année, du moins, sa version gnostique. L’Apocalypse est encore et toujours dans l’air du temps aussi. Les deux viennent souvent ensemble, à ce qu’on dit.  Il y a L’Eschaton Tarkovskien tout en intimité du dernier Béla Tarr, celui de TAKE SHELTER et son prophète parano. MELANCHOLIA, bien sur, et surtout le dernier Bruno Dumont, qui assume pleinement son mysticisme chrétien. Mais c’est dans LOS ULTIMOS CRISTEROS de Matias Meyer que le Christ est le plus présent.  Il s’incarne dans une poignée d’hommes aux visages burinés qui portent le sombrero.  
 En 1925, le gouvernement mexicain décide d’imposer de sévères restrictions aux pratiques religieuses du peuple, pouvant aller jusqu’à la peine de mort. Un petit groupe de rebelles, les Cristeros, s’y oppose et continuent de vivre selon les principes de leur foi. LOS ULTIMOS CRISTEROS nous montre le chemin de croix de ces hommes en fuite. Sporadiquement, les balles fusent du vide, comme si le paysage lui même les crachait, et les hommes tombent petit à petit. Ce chemin de Croix, Meyer nous le fait vivre pas à pas, entre langueur et lenteur. L’approche rappelle, c’est inévitable, les méditations filmiques de Reygadas mais aussi celle de Dumont (voir HORS SATAN et ce film le jour même doit laisser le spectateur dans un certain état de Grâce). La faim s’installe, la cadence des hommes ralentie. Les munitions servant aux coups de semonce se raréfient. Les nuits sont froides et les jours sont secs. Assoupis sur le flanc d’une sierra, dormant sous leur sombrero, agonisant dans une grotte, immobiles sous la lune… les moindres détails du chemin de croix des derniers Christeros nous seront montrés.
 Au début, le quotidien de ces hommes est d’une intolérable monotonie; même le cinéphile le plus aguerri et habitué au parcours aride peinera parfois à les suivre.  Autour de moi dans la salle de cinéma, beaucoup d’œil se fermait doucement. C’est précisément à ce moment que le miracle se produit. C’est dans cet état de fatigue que le spectateur devient lui-même, ne serait-ce que quelques minutes,  un Cristeros. Si les prières psalmodiées et inaudibles retentissent dans le paysage, les quelques rares morceaux de trompettes sorties tout droit d’un western-spag deviennent des lamentations. Meyer filme les sillons du visage des hommes- dont aucun ne sont comédiens professionnels- comme il filme le paysage. Un autre miracle se produit alors;  les hommes et la terre finissent par se confondre. Poussiéreux et craquelés, ils s’incarnent dans la terre et y trouvent leur salvation. Dieu est ici dans les fissures du monde.  Quand, sur le bord du feu, après des longues minutes de silence, les derniers Cristeros sortent leur guitares pour chanter une complainte sur leur pendaison imminente, l’effet est instantané...les yeux fatigués de nombreux spectateurs se mouillent. Pendant quelques minutes, l’athée que je suis s’est mis à envier cet incommensurable amour et cette soif de vérité.

Qui l’eut cru; Jésus est au FNC cette année.

mardi 18 octobre 2011

FNC '11: Critique de SHAME-Vérités ou conséquences

(Cette critique est originellement parue dans Baron Magazine).
Le premier film de McQueen, HUNGER, montrait avec une approche quasi clinique l’atomisation d’un membre de L’IRA incarcéré qui menait une grève de la faim. Le spectateur voyait son interprète principal, Michael Fassbender, disparaitre graduellement à vue d’œil. L’acteur avait pratiquement accepté de se laisser mourir. Le corps de Fassbender devenait en quelque sorte le paysage aride du film, arpenté dans ses moindres anfractuosités.
Le premier truc que j’ai fait en terminant le premier film de McQueen, c’est de manger avec révérence la première chose comestible qui me tombait sous la main. Une brioche aux petits fruits pour être exact, forcément une des meilleures de toute ma vie. J’ai ensuite attendu patiemment le deuxième film de McQueen.

Avec SHAME, McQueen retrouve Fassbender pour nous montrer le quotidien d’un homme qui souffre de dépendance sexuelle.
En terminant le film, j’ai constaté que je l’avais regardé dans un véritable état de dédoublement. Le cinéphile et l’obsédé sexuel l’ont vu en même temps, mais ils ne l’ont pas vécu de la même manière. Je les laisse donc alternativement s’exprimer.

Le cinéphile :

Brandon travaille dans une compagnie anonyme au cœur de New-york. Il a des fringues d’enfer, un corps superbe et une bitte aussi imposante que sa bourse. Il pourrait sortir tout droit d’un roman de Bret Easton Ellis, une sorte de lointain cousin des Bateman. Brandon est incapable de connecter aux gens parce qu’il est dépendant sexuel. Toute sa vie est organisée en fonction de ses appétits. Le tableau est large : séduction constante et chevronnée, multiples relations sexuelles par jour, masturbations compulsives et consommation outrancière de pornos. Rien ne semble remplir le vide qui l’habite. Une réalité qu’il devra affronter quand sa sœur, une envahissante hystérique assoiffée d’amour, vient s’installer chez lui. Avec en prime, un généreux side order d’ambigüité…
Là où McQueen nous montrait l’atomisation physique de Fassbender dans HUNGER, il nous montre celle de son cœur dans SHAME. Au sommet de son talent et de sa beauté, absolument bouleversant, Fassbender est filmé dans tous les détails de son obsession; son regard de prédateur affamé, ses larmes, ses grimaces de jouissances, la dureté de son corps et de ses gestes. La musique d’Harry Escott souligne avec emphase la mélancolie de ses ébats qui ne lui apporteront jamais satiété. Avec HUNGER, SHAME forme un dyptique informel sur la vacuité et la nature de l’appétit. Espérons une trilogie, parce que McQueen est un formaliste fascinant.
Avec LAURENTIE, présenté au festival cette année, deux films traitent sensiblement le même sujet avec une approche similaire; le vide idéologique et existentiel d’une certaine génération, montré frontalement et organiquement. 
 L’obsédé:

Oh la honte. SHAME m’a confirmé que je suis un obsédé sexuel. Vous l’êtes probablement aussi. Disons le bien franchement, je ne doute pas qu’il y a en ce bas monde des gens qui souffrent profondément de cette dépendance et je ne la ridiculise pas. Impossible cependant de croire au drame de Brandon, malgré le jeu magistral de Fassbender. La totalité des gestes qu’il pose dans le film, je les ai posé un nombre incalculable de fois. J’en ai assumé les conséquences. Une quantité raisonnable d’hommes font de même. Mon quotidien est façonné en permanence par les exigences de mes instincts, de la masturbation récurrente au boulot jusqu’aux baises urgentes devant les passants. Si si. C’est un enfer bien douillet que semble vivre Brandon. Impossible de ne pas sourire devant ces scènes où il pleurniche sur des envolées de piano en faisant du triolisme. La souffrance du mâle alpha blanc des États-unis est une chose assez drôle à voir, avec ou sans ironie de la part de réalisateur (rappelons que Steve McQueen est afro-américain). Si le protagoniste avait été dodu, moche et vaguement inquiétant, le tout aurait pris une dimension autrement plus convaincante. Or, en filmant de façon si inspirée la tension érotique qui habite Brandon, avec cette attention aux détails, à son corps magnifique et au plaisir évident de ses jouissances, McQueen ne parvient pas à inciter la moindre sympathie pour la condition de son personnage. Par contre, il est parvenu à exciter pas mal de monde dans la salle et je me suis fais un plaisir à observer la chose. Si on voulait me servir une bonne leçon, elle a eu l’effet d’une fessée invitante. 

Je le dis sans honte; SHAME est terriblement excitant. Beaucoup même…tellement que le premier truc que j’ai fait le générique à peine terminé, c’est de me satisfaire dans les toilettes du cinéma. 

-Francis Ouellette


dimanche 16 octobre 2011

FNC '11: Critique de GUILTY OF ROMANCE-Belle de jour pour toujours

Ahhhh! Sion Sono! Pas moins de deux Sono en circuit festivalier en une seule année (et pas les moindres)! Il est parfois bon de vivre dans la cours à scrap de mononcle Tremblay!
Amateurs de sadisme cinématographique, réjouissez vous! Si COLD FISH, le précédent film de Sono présenté à Fantasia vous avait laissé froid (C’est possible?), GUILTY OF ROMANCE est le roman-savon corrosif à vous frotter vigoureusement dans le regard. 

Izumi est l’épouse servile d’un romancier à succès, froid et ennuyant de surcroit. Son quotidien est une suite de besognes monotones qui pourraient achever le plus tenace des majordomes anglais. Elle accomplie le tout avec une diligence qui n’a d’égale que sa fascination pour son mari. Même si elle vêtue jusqu’aux amygdales de robes lui donnant des allures d’Hedda Gabler du Soleil Levant, rien de pourrait vraiment dissimuler la volupté de ses formes étouffées. Pour ajouter du piquant à sa vie, Izumi prend un boulot dans un supermarché. Elle fait déguster des saucisses aux passants.
C’est dans ce contexte alimentaire qu’Izumi se fera approcher par une dame un tantinet louche qui lui propose de devenir mannequin. Ce sera aussi le point de départ d’une dantesque et (oserais-je le dire?) kafkaïenne épopée où Izumi découvre que stupre et liberté ne riment pas nécessairement mais se voisinent souvent. En plongeant tête première dans l’exploration de ses fantasmes, la confiance d’Izumi prend (trop?) rapidement de l’expansion.
 Au menu : prostitution, pornographie, viol, claque sua yeule, avec en prime une accessoire histoire de meurtre assez juteuse. Le tout servi par la plantureuse et fébrile Megumi Kagurazaka, mannequin réputée que Sono avait déjà portée aux nues dans COLDFISH, sérieusement en voie de devenir sa muse. En martyrisant sa comédienne avec des méthodes qu’approuveraient benoîtement Von Trier, Sono questionne encore le part de fantasmes féminins occultés par la société nippone. L’abandon total de Kagurazaka à ce rôle écrit pour elle est palpable. Elle agite avec souplesse tout l’éventail des clichés de la femme japonaises; servile, objet, soumise, vierge éplorée et putain hystérique…

Exploration de la condition féminine, répressions des fantasmes menant à la déviance et découverte de réalités parallèles où toutes les explorations sont permises… Encore ces violons baroques et ces espaces habités d’artefacts occidentaux. Les portraits de dégénérés de Sono n’ont jamais été aussi petinents. BELLE DE JOUR dans un pays encore déchiré entre ses paradoxes, GUILTY OF ROMANCE laisse une jolie cicatrice rose et purulente sur la conscience.


-Francis Ouellette

samedi 15 octobre 2011

FNC '11: Critique de SURVIVING PROGRESS-un pense-bête de somme


Après la décennie de documentaires engagés qui vient de passer, le cinéphile moyen a eu droit à son lot de conscientisation. Écologie, économie et irrémédiable chute de notre civilisation, les enjeux sont faits et rien ne va plus. Entre les têtes parlantes de spécialistes et les violons accompagnant les images de terre décimée, que reste t’il a dire (et à inventer) pour les documentaristes à venir? Après les documentaires art-house à la Baraka et autre nananananKatsi avec des trames sonores world-beat co-produite par Scorsese et les essais       qui balancent des graphiques et des larmes, que reste t'il? 

Surviving progress est conscient de tous ces enjeux. Inspiré du manifeste de Ronald Wright A brief history of progress, le film de Mathieu Roy et Harold Crooks laisse la parole à plusieurs esprits d’une finesse rare, allant de Wright lui-même à David Suzuki, Margaret Atwood et Mark Levine. C’est aussi un labor of love de quatre ans. Il n’est cependant pas là pour réinventer la forme ou le propos mais bel et bien pour continuer le travail, dans tous les sens du terme. Il le fait d’ailleurs avec un sens indéfectible de la vulgarisation et de la démonstration, en ratissant large. À défaut d’y apprendre quoi que ce soit de nouveau sur la survie de notre civilisation, c’est la synthèse des nombreuses et complexes problématiques qui est ici complètement maitrisée. Wall street, corruption, déforestation, dettes nationales, génétique, tout y passe dans un panorama brutal des « progress traps » dans lesquelles nous sommes coincés. Les mécanismes de ces pièges sont déconstruits, analysés et au final, quelques pistes de solutions sont données.
On en ressort avec des images et des paroles qui collent à la conscience. Notre civilisation est une expérimentation ratée qui tire à sa fin? Sans doute. Nous devons consommer moins? Clairement. Mais ce que Surviving progress nous rappelle, c’est que la grande faculté de notre espèce est d’analyser et régler des problèmes abstraits. Reste à savoir si l’on y arrivera à temps…



George Carlin, un des plus grands philosophes de 20ème siècle, avait déjà tout compris...

samedi 8 octobre 2011

FNC '11: Critique de LAURENTIE- un fils déçu de race ordinaire

Vous pouvez écouter notre discussion sur le film avec le producteur Sylvain Corbeil  et le co-réalisateur Mathieu Denis en cliquant sur l'affiche en bas

Je suis le fils d'une souverainiste lesbienne, l'enfant unique d'une mère monoparentale. Je parle anglais et je suis consommateur de culture américaine. Je connais bien mes grands poètes québécois, je les cite assez souvent. Je suis un Montréalais de souche, enraciné dans l'asphalte, qui fait souvent l'erreur d'observer sa culture avec les œillères du citadin. Du Québec extérieur, je n'ai vu que très peu de choses. Celui de l'intérieur, de la musique, des contes et des mots, je le porte comme une gibecière, à vider et à remplir à ma convenance. J'ai aussi le cynisme assumé et sans fierté de plusieurs gens de ma génération.
J'aime voir les fantasmes, les rêves et les échecs de mon pays sur un écran de cinéma. Je suis ému par ces films qui parlent de nous mais qui sont aussi traversés d'une certaine soif d'universalité. C'est précisément cette consolidation qui m'a fait tant aimé Mémoires Affectives de Francis Leclerc; c'était un film qui n'avait pas peur de parler de notre atomisation et de notre mythologie récalcitrante, qui savait se servir de nos archétypes. Une dernière confidence: je suis cinéphile avant d'être québécois. 

Voilà quelques années, de la main généreuse d'un ami, je reçois une copie du scénario de Laurentie, jadis intitulé C'est donc ça nos vies.  Ma lecture finie, j'ai une légère fièvre. Je suis envieux de ce que j'ai lu, j'aurais aimé l'avoir écrit. J'ai l'impression que quelque chose de vital s'y trouve mais surtout, j'ai vécu, d'une façon épidermique, le malaise du personnage. Je l'ai vécu en tant que Québécois, en tant qu'homme de ma génération, en tant que francophone et en tant qu'idéaliste qui se bat mollement. 
Je me suis ensuite dit: ce film ne se fera jamais, no fucking way. 
Pas seulement parce qu'il allait assurément être traversé de scènes qui choqueraient, autant au niveau de la forme que du fond, mais parce qu'il ne ferait pas de compromis lénifiants sur aucun de ses thèmes. 

Ce film ne se fera jamais. 

Ça allait prendre beaucoup de couilles et encore plus de cœur pour faire Laurentie. Puis, mon ami en est devenu un des producteurs. Justement, un gars avec beaucoup de cœur et de couille.

Quelques années plus tard, je vois, j'écoute Laurentie (on le lit également, vous allez le constater). Je regarde ce film dont l'existence me semble improbable, avec son Étranger errant dans un Montréal en mutation qui cherche à s'étendre sur tout le Québec. Ce gars à l'identité absente, avec ce physique de quidam (il faudra saluer le courage du comédien principal, Emmanuel Swartz. Lui aussi a beaucoup de coeur et de couille). 
Plusieurs fois, mon regard grince devant la mélancolie lancinante des images, devant le pathos de son propos et son incommunicabilité loquace. Mais surtout, je me prend son drame ordinaire en pleine face. Ce n'est que plusieurs mois plus tard que je tombe sur le synopsis officiel: 

Je m’appelle Louis Després, j’ai 28 ans. J’habite à Montréal, dans cette ostie de province de merde. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne sais pas qui j’aime. Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie. Je ne sais pas qui je suis.
Mais je sais pourtant que je ne suis pas cet Autre.
Cet Autre est beau, sa langue est belle et séduisante – mais je ne la parle pas. Il est entouré d’amis – je n’en ai pas. Il est heureux – je ne le suis pas. Depuis peu, cet Autre est mon voisin de palier. Sa présence à mes côtés, sa simple existence me rappellent sans cesse ma propre déchéance et m’apparaissent de plus en plus intolérables.

J'attendais un film comme Laurentie depuis Mémoires affectives. Une histoire qui s'octroie le droit d'exalter et de déconstruire notre mythologie récalcitrante et d'en faire une tragédie de la banalité. Entre la rue Mont-Royal et Saint-Laurent, ces artères mythiques où jadis,  deux peuples se croisaient  et se mélangeaient prudemment, il y a toute une zone de guerre intestine encore bien présente. Le Montréal de Laurentie est une très vieille Cité, plus ancienne que son âge véritable.

Ma génération avait besoin qu'on lui donne son Chat dans le sac. J'ai maintenant le mien. Dans Laurentie, il n'est pas question d'appel à la révolte, de haine de l'autre ou de survie de notre culture. Il est question, à mon sens, d'observer ouvertement la part d'ombre du cœur québécois et de l'assumer sans complaisance. C'est ca, pour moi, qui est une question de survie. Beaucoup de propos maladroits seront probablement tenus sur le film de Simon;Lavoie et Mathieu L. Denis au moment de sa sortie; invariablement, il sera le vecteur de débats et d'inconforts. Pour ma part, je tiens simplement à leur dire merci. 

Laurentie sera présenté au FNC le 13 octobre à 13h00 et le 16 octobre à 19h00. Vous pouvez consulter le site officiel du film ici même. Il est à voir sur grand écran. 
FRANCIS OUELLETTE

samedi 6 août 2011

Fantasia 2011: critique de SMALL GAUGE TRAUMA: Une dégustation qui sustente

J'ai complètement oublié plusieurs des films que j'ai vu à Fantasia depuis 97. Je n'ai cependant jamais oublié le moindre court métrage. Fantasia a toujours mis une énergie louable à débusquer de brillants courts, souvent juste avant le moment où la carrière des réalisateurs prend son essor: les courts de Nacho Cerda, I zombie, la Chambre Jaune, Abuelitos, The separation. Bref, j'ai de très bons souvenirs de toutes les sélections de Small gauge Traumas.   
Cette année, les programmeurs se sont permis quelques digressions qui étaient les bienvenues. Ce ne sont pas les courts métrages d'horreur qui sont les plus surprenants mais bel et bien ceux à caractère dramatique. Une thème ressort subtilement de cette sélection: la consommation, celle des aliments comme celle de la chair.

Survol du menu offert (Cliquez sur les photos pour voir les bandes-annonces):
 SOPHIE GETS AHEAD 
USA 2011 | 10 min
en anglais et en gémissements
Damien Pari  
Une dame franchement bandante reçoit une bonne séance de coups de langue dans son  verger. Faudrait que sa mère (au téléphone) et un petit gars slasher qui gambade par là (avec un masque de gimp) lui crisse patience pour qu'elle jouisse. Dans ce monde suintant de fertilité, les appétits se conjuguent. C'est aussi lumineux que c'est drôle et jamais un titre n'aura été à ce point le but, la cause et le moyen en même temps. Il est question de se faire manger dans tous les sens du terme.
 PICNIC 
Espagne 2011 | 13 min
en serbe et en silences

Gerardo Herrero
 Une famille unie va manger dans un bois idyllique. Les cicatrices d'un guerre passée couvrent encore le sol sous la forme de mines tout à fait fonctionnelles.  Nous sommes en Bosnie. La tension et le drame que parvient à générer PICNIC en moins de 15 minutes tient du prodige. On carbure ici à grands coups de puissants archétypes. Il n'y a qu'une seule famille, une seul bois et une seule guerre. Les horreurs sont légions et peuvent se multiplier infiniment.



WAFFLE
USA 2011 | 5 min

En anglais et en chialages

Rafael De Leon Jr.
 Il faut bien choisir ses camarades de classes avant de faire ses travaux d'équipe. Quand une jeune fille se lie d'amitié avec une étudiante brillante mais défigurée pour profiter de son talent, il est mieux que cette dernière ne le sache pas. Surtout, il est préférable qu'elle ne l'apprenne pas à sa propre table pendant le repas. Sympathique petit slasher culinaire qui nous laisse un peu sur notre faim après les deux substantifiques entrées précédentes.

GOOD MORNING, BEAUTIFUL
USA 2011 | 20 min

en anglais et en larmes

Todd Cobery
  Un homme a de la difficulté à surmonter le deuil de son enfant. Sa douleur et sa tristesse transforment peu à peu sa perception de la réalité. Le cauchemar du quotidien prend alors des dimensions lynchéenes. C'est la grosse bouchée de la sélection, en durée comme en technique, en contenu comme en substance. Bien joué, réalisé avec flair, GOOD MORNING, BEAUTIFUL est à la fois absurde, angoissant et traversé de pathos. Comme le MESHES OF THE AFTERNOON de Maya Deren, le monde où tente de vivre le protagoniste et traversé d'onirisme et de mélancolie. Une touchante descente aux enfers, pertinente et audacieuse.


DEVOURMENT
Mexico 2011 | 6 min

en espagnol et hurlements irritants

Lex Ortega
 Après le dévoration, c'est souvent l'indigestion. Indigeste, DEVOURMENT l'est au plus haut point. L'idée de base du court, a priori excellente, n'a pas les moyens de ses ambitions; montrer la courte vie d'un zombie en caméra subjective. Malheureusement, on se croirait dans un mauvais clip de métal mexicain et le burritos regorge d'effets bruyants et cheaps. Dommage pour l'idée de base. Quelqu'un d'autre la reprend s'il vous plait?

INCUBATOR
USA 2011 | 7 min

en anglais et cris de douleur

Jimmy Weber
 Tu te réveilles paniqué dans une baignoire pleine de glace. Tu es dans une chambre d'hôtel barricadée. La bonne nouvelle: la cicatrice sur ton flanc suggère de prime abord qu'on t'a peut-être volé un rein. La mauvaise: On t'a rien volé du tout. Dans les petits pots les meilleurs onguents? C'est exactement ça: INCUBATOR est un peu comme du Tiger Balm...que tu utilise comme lubrifiant. Même si l'éjaculation est dramatique est rapide, elle te saisie jusqu'aux tréfonds du trou de graine. Ça brûle en crisse le gréement...


FALLING
Australia 2011 | 7 min

en anglais bavard

Christian Doran
 Un intéressant exercice en noir et blanc, avec trois split-screens, nous montrant la chute (au sens véritable et figuré) d'un petit criminel. En nous montrant simultanément le passé et le présent, les impressions intérieures du personnage et les mondes possibles de ses choix, il va sans dire que FALLING est ambitieux et chargé. Le ton très Noir du court voisine la métaphysique et avec ses trois écrans, on se croirait dans un épisode expérimental du comic SIN CITY. 


BIRDBOY
Spain 2010 | 12 min

en espagnol triste sous-titré en anglais

Pedro Rivero
 Après un désastre nucléaire, le monde idyllique d'une société de jolies petites créatures animales anthropomorphisées devient un désert idéologique. Il en revient au freak de service, Birdboy, de donner du sens à la vie d'une souris pour laquelle il en pince un peu. Magnifique film d'animation se situant entre Tarkovsky et Tim Burton, autant au niveau du style que du propos, BIRDBOY est...dévastateur.



PLAY DEAD
USA 2011 | 18 min

En anglais et...jappements quoi!
Andres Meza-Valdes, Diego Meza-Valde  
Deux court-métrages de morts-vivants cette année, deux excellentes idées: montrer une attaque du point de vue du zombie et selon celle de... chiens domestiques. Là où la réalisation de DEVOURMENT ne faisait pas le poids, celle de PLAY DEAD est un triomphe.  L'idée est traitée généreusement à une multitude de niveau. Les zombies sont terrifiants et l'attaque est brutale. Or, nous ne sommes pas directement concernés par la menace; c'est la survie des chiens qui nous intéresse. Qui n'a jamais voulu savoir ce qui allait advenir à nos compagnons dans cette situation? N'allez surtout pas croire que leur survie est chose facile: trouver à manger, traîner partout son maitre récemment contaminé qui ne lâche pas la laisse, enjamber des corps, tenter d'oublier sa maitresse. La cruauté des humains survivants est aussi un facteur à considérer. Je rêve déjà d'une probable extension en long-métrage pour PLAY DEAD; le DVD de ce film pourrait trôner fièrement dans votre collection entre HOMEWARD BOUND et SHAUN OF THE DEAD. Coup de cœur total. Vous aurez même droit à de désopilantes fiches explicatives pour chacun des personnages canins.



 ANIMAL CONTROL
Canada 2010 | 16 min

en anglais muet

Kire Paputts
Je vais devoir paraphraser l'introduction en salle de Mitch Davis pour ce court; c'est simplement un des meilleurs films que j'ai vu à Fantasia cette année, toutes catégories confondues. La performance de notre Nosferatu national Julian Richings, muet et froid comme la mort, est toute empreinte de subtilité et de tristesse. Employé cadavérique d'un centre de contrôle animalier, taxidermiste à ses heures, notre protagoniste se lie d'affection pour un chien malade. Tout est maîtrisé dans ce court; le rythme, la profondeur du propos, le choix des couleurs, les silences. Kire Paputts est une réalisateur qui va s'imposer, c'est une évidence. C'est à en pleurer.

-FRANCIS
 

vendredi 5 août 2011

Fantasia 2011: Critique de COLD FISH: Arnaques, barbaque et compagnie

Sion Sono. L'autre enfant terrible nippon du Festival. C'est à croire que les gens ne se sont jamais remis de son Suicide club.  Après la consécration nécessaire de  Strange Circus et le choc de Love Exposure l'an passé, son film fleuve de 237 minutes, on aurait pu croire que les gens seraient du rendez vous pour voir la prochaine expérimentation du poète. Ce serait oublier la bande annonce outrageusement mensongère qui aura attiré un public nullement outillé pour supporter ce qu'il allait voir.
 Difficile donc de dire si Sono est l'enfant chéri des cinéphages ou s'il est simplement attendu par des hordes de macaques venues pour lancer les fientes de leur commentaires ineptes dans toutes les directions, surexcitées par un autre de ces "films japonais étranges et déviants". Dans la salle où je me trouvais, les deux groupes semblaient à part égale. Le pire mélange possible (ou le meilleur). Fantasia, c'est aussi l'atavisme de la foule qui hurle pour un bout de sein et un meurtre. Ça peut aller. Parfois, ça fait même partie du plaisir. Pendant Cold Fish cependant, les réactions du public étaient plus que consternantes. Elles étaient aussi morbides et fascinantes qu'un prêtre à la garderie. Elles doublaient d'une ironie bien involontaire les propos du film de Sono.  Un peu comme un condamné à mort qui hurle de rire parce que le gars pendu avant lui a chié dans sa culotte...et qui ne se rend pas compte que la merde va lui tomber dans les yeux. Ce qui fera rire l'autre groupe, bien entendu.
 Cold fish n'est pas une comédie. Le terme comédie noire ne lui convient même plus. C'est une toute autre créature. C'est une tragicomédie grand guignolesque, deux genres que Sono possède à merveille. C'est aussi une atomisation systématique des valeurs japonaises, une volonté d'exposer au grand jour l'horreur sousjacente de ses hypocrisies. Un autre thème qui est cher à Sono. C'est aussi une histoire "vraie", comme la plupart de ses films.
On y raconte l'histoire de Shamoto, propriétaire effacé d'une modeste boutique de poissons tropicaux. Il a une fille rebelle énervante et une femme-trophée à la voluptueuse poitrine. Le détail est de taille quand on sait qu'elle est interprétée par Megumi Kagurazaka, une célèbre "gravure  idol".

 Les "gravures idols", ce sont ces mannequins aux gros seins qui font fureur au Japon et qui perpétue l'idéal local de l'ingénue soumise mais vicieuse. Le symbole qu'elle représente dans le film est important et n'est pas simplement un argument commercial.  Elle est la femme-objet et la victime par excellence.
Notre famille  sans histoire croise le chemin de Murata. Ce dernier possède tout ce que Shamoto ne pourra jamais espérer avoir: du charisme à revendre, une boutique parfaite, des jeunes employées sexys et obséquieuses et une femme libidineuse. Sans qu'il puisse y redire quoi que ce soit, en l'espace de quelques jours, la famille de Shamoto sera totalement absorbée par celle de Murata.

 L’appât est lancé, pour les personnages comme pour le spectateur. Il ne sera pas question ici de poissons tropicaux, mais de pièges tendus à des hommes. Des arnaques dignes de David Mamet, des humiliations et des tortures morales qui n'auraient pas déplues à Pasolini et une peinture poétique de l'horreur qui vaut les meilleurs Greenaway (le personnage de Murata rappelle un lointain cousin d'Albert Spica dans The cook...bruyant, imposant et impitoyable.

Murata et sa femme sont des experts du vices. Des virtuoses du crime. Il n'y pas de limites à leur inventivité et vous en verrez les moindres affres. Cold fish est un plat qui se mange froid: on y consomme en mastiquant lentement la concupiscence, la manipulation et l'indifférence. Le spectateur et les personnages sont exhortés en presque 2 heures et demi à devenir les complices de Murata. Et vous le serai jusqu'au bout...

Pendant Cold Fish, on souri avec du sang entre les dents, comme Blue Velvet pouvait faire sourire. Sono est un grand esthète de la cruauté et un encore plus redoutable satiriste. Plus que jamais, il est clair que la provocation rejoint chez lui la poésie. 
Dans l'aquarium expérimental de son dernier film, il y a beaucoup de bile et de fiel. Vous cognerez sur la vitre pendant que les poissons crèvent doucement, pour votre plus grand plaisir. 
Ou alors, vous allez rire et hurler pendant toutes les scènes de viols, de meurtres et de cul. C'est un mécanisme d’auto-préservation tout à fait commun que les singes ont devant la mort. 

Hé...

Tant que vous ne le faites pas dans la vie, c'est ça qui compte non?


-FRANCIS OUELLETTE