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lundi 9 septembre 2013

Spécial d'un mois sur le cinéma de Raoul Ruiz: Cartographie de l'univers mental d'un cinéaste

Pour écouter nos 4 émissions sur le cinéma de Ruiz, cliquer ici:
1-"TROIS VIES ET UNE SEULE MORT" (1996) Mastroianni, Carlos Castaneda, Le Tarot , Borges, jeu et regard dans l espace et démantèlement de l'identité.
2-"LES TROIS COURONNES DU MATELOT" (1983) ou le cinéma comme embarcation. 
3-"L'OEIL QUI MENT" (1992), un vrai monstre de film et un faux film de monstre
4-SURVOL D'UN MONDE: "L'HYPOTHÈSE DU TABLEAU VOLÉ" (1979), "LE TERRITOIRE" (1981), "ZIG ZAG" (1980) et "LES MYSTÈRES DE LISBONNE" (2010)


Cinéaste prolifique à l’esthétique baroque, vivant au quotidien avec son imaginaire, puisant allégrement dans ses multiples références littéraires et théoriques, Raoul Ruiz aura su mélanger adéquatement les sensations et l’intellect. Jouant beaucoup avec les contradictions (il tenait toujours deux carnets de notes, un pour le jour et un pour la nuit, afin de mieux se contredire), il se dit cinéaste chamanique. En ce sens, tel qu’il l’explique dans son ouvrage « Poétique du cinéma » publié chez Dis-voir en 1995, Ruiz est un médiateur créant des films ouverts, à plusieurs sens, permettant la rencontre du spectateur avec l’autre monde. Son cinéma mise donc sur ce qui est indescriptible par l’usage des mots et vise à une familiarisation d’un langage des images. Il en résulte alors une expérience poétique comme on en a rarement vu au cinéma.


Né au Chili en 1941, Raoul Ruiz étudiera en théologie et en droit avant de se tourner vers le cinéma. Déjà ambitieux dans sa création, il se lancera en 1956, à l’âge de 15 ans, l’objectif d’écrire 100 pièces de théâtre dans sa vie. Il aura dépassé ce nombre 6 ans plus tard. Il écrit alors des feuilletons pour la télévision mexicaine avant de réaliser son premier long métrage, « Trois tristes tigres », qui décroche le Léopard d'Or au festival de Locarno en 1969. Il quitte le Chili suite au coup d’État en 1973 pour s’exiler en France. Ruiz fera de son exil le thème nourricier de son œuvre. Peu après son arrivée en France, l’INA (Institut national de l’audiovisuel) lui sera d’une aide importante puisqu’il lui permettra de faire ses premières œuvres en territoire français. Il saura vite se créer une nouvelle famille en s’entourant de personnes qui l’aideront dans sa création. Par exemple, Sacha Vierny et Henri Alekan, deux maîtres de la direction photographique, ont un énorme crédit pour l’image des films de Ruiz, riches en expérimentations visuelles. Dès lors, Ruiz enchaîne les tournages de façon boulimique. Ses films étant très souvent des commandes, il aura su à chaque fois faire passer sa vision.

L’immensité de l’œuvre étant impossible à parcourir en une émission, le 7e Antiquaire s’est donc lancé le défi de faire un mois complet, à raison de quatre émissions pour 7 films, sur le cinéaste. Nous tentons donc de faire la cartographie de son univers mental. On délimite d’abord le territoire, on positionne les films, on définit la carte par des thèmes, des styles, des langages, puis on se recule pour voir l’ensemble. On observe alors ce qui ressemble à une mappe qui propose plusieurs parcours possibles. Celui que nous avons choisi de parcourir nous fait découvrir (ou redécouvrir) quelques films, en commencant par « Trois vies et une seule mort » (1996). (cliquer ici pour l'écouter)

Première co-scénarisation entre Raoul Ruiz et Pascal Bonitzer, mettant en vedette l’excellent Marcello Mastroianni dans son avant-dernier film, le tout narré par Pierre Bellemare, « Trois vies et une seule mort » est un exemple parfait des labyrinthes narratifs propres au cinéma de Ruiz dans lesquels il est facile (et même recommandé) de se perdre. Si une base du récit se trouve dans les lectures du cinéaste des récits de Nathaniel Hawthorne (qui lui-même puisent dans les faits divers), il n’en demeure pas moins que la présence mystique de Carlos Castaneda parcours le film par ses écrits tant sur l’anthropologie que sur le chamanisme. Possiblement une façon de se détacher de ce dernier, tout en conservant une partie de son enseignement en l’appliquant à la création du film. La notion du double est très présente tout au long du film. Notion qui parcourera l’essentiel de sa filmographie.


Elle se fait d’ailleurs tout aussi présente au prochain arrêt de notre parcours qui se poursuit en reculant un peu afin de choisir un autre embranchement, celui des « Trois couronnes du matelot » (1983). Avec Sasha Vierny à la caméra, Ruiz signe ici un de ses films les plus poussé dans l’expérimentation visuelle. Il donnera comme références à Vierny pour la composition d’image des bandes dessinnées de Milton Caniff. Construit comme un courant d’histoires de marin s’emboîtant l’une à la suite de l’autre (ou l’une dans l’autre) pour être au final retenu par l’introduction et la conclusion (l’expression de « film book-end » mentionné par Jean-Michel durant l’émission fonctionne à merveille), les récits trouvent leurs sources dans une variété de références littéraires comme Hans Christian Andersen ou Isak Dinesen pour n’en nommer que quelques-uns. Cependant beaucoup des idées de récits sont venues des souvenirs d’enfance de Ruiz puisque son père ainsi que son grand-père étaient tous deux marins. Narrativement construit de façon labyrinthique, le film est un bon exemple pour comprendre le rapprochement qui a souvent été fait entre Raoul Ruiz et Jorge Luis Borges. Film d’errance sur un bateau fantôme, « Les trois couronnes du matelot » reste un des films emblématiques de son auteur.


 Le parcours se poursuit vers un chemin plus ludique cette fois, à moins que ce ne soit qu’un leurre. « L’œil qui ment »(1992)  mélange d’une étrange manière l’humour loufoque à l’horreur angoissante. Avec une distribution improbable (Didier Bourdon, John Hurt, David Warner), le film se base sur des théories gnostiques pour les intégrer aux codes du cinéma fantastique. Aidé du producteur Leonardo de la Fuente qui vient de produire « La double vie de Véronique » de Krzysztof Kieslowski, Raoul Ruiz a alors droit à son plus gros budget et peut donc se permettre une équipe plus importante qu’à l’habitude. Il tourne alors pour la première fois en 35mm avec la Arriflex 535 et profite des possibilités que lui offre ce format afin d’exploiter au maximum son talent à organiser les volumes et l’espace. Ayant en tête les écrits de Tertullien sur la pluralité des âmes, Ruiz recrée avec ce film une sorte de sainte trinité dans les personnages d’Anthony, sa femme Ines, et un étrange marquis. Le tout sous l’observation du docteur interprété par Didier Bourdon qui cherche à rationaliser les nombreux phénomènes étranges se passant dans ce village utopique dont l’unité de la nation est déboussollé par des apparitions de saintes vierges. Plus accessible narrativement que ses films précédents, il reste marqué par les préoccupations habituelles de son auteur. Ruiz disait dans un entretien donné pendant le tournage qu’il était en train de faire quelque chose qui n’est pas loin des Monty Python. Il n’avait pas tort. 


Pour le dernier arrêt sur le territoire Ruizien, nous avons concocté une émission multiple, à l’image de ses films. Tel un potluck cinématographique, nous avons apporter nos différents films sur la table afin de conclure en beauté (et en quantité) sur ces caractéristiques qui font le cinéma de Raoul Ruiz (et aussi parce qu’on est devenu accro au cinéaste et qu’on avait juste le goût d’en voir encore plein). On débute donc cette ultime émission du mois Ruiz avec ce qui est assurément un de ses films les plus importants, « L’Hypothèse du tableau volé » (1979). Un collectionneur de tableaux nous introduit au travail d’un peintre par l’entremise de l’étude d’une série de six tableaux (le 7e ayant été volé). Avec les commentaires d’un narrateur, le collectionneur nous invite à explorer les éléments reliant chacune des peintures afin de trouver une possible explication de ce que représente le tableau volé, et le possible message véhiculé par le peintre. Pouvant sembler rébarbatif au permier abord, ce film à la limite du film de fiction et du film informatif n’en est pas moins fascinant si on accepte d’entrer dans cette exploration didactique. Suite à une offre de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) pour réaliser un épisode télévisé d’une émission sur les philosophes, Ruiz choisi Pierre Klossowski. Après avoir visionné quelques épisodes de l’émission, il décide d’en conserver le style narratif bancal tout en transposant plusieurs des écrits de Klossowski dans son exercice. Utilisant les ressources qu’offrent le cinéma, Ruiz permet l’exploration des tableaux par une caméra qui se positionne à divers angles possibles à l’intérieur même des scènes de ces peintures, recréées avec des acteurs immobiles se positionnant de façon à reproduire l’image des tableaux. Malgré les apparences, l’occultisme sera au rendez-vous et le film de Ruiz devient un précurseur de l’hyper-sigil (comme seul Jean-Michel est capable de l’expliquer admirablement dans l’émission), mais aussi un excellent exemple de ce que le 7e Antiquaire fait chaque semaine en terme d’interprétation. Au final, « L’Hypothèse du tableau volé » est une excellente réflexion théorique sur la nature de la représentation, puis par extention, sur la représentation au cinéma.


 On tourne ensuite à 90 degré vers un film presque inconnu du réalisateur, Le Territoire (1981). Ruiz décide de tourner rapidement ce film pour se créer un portfolio à montrer à d’éventuels producteurs américain pour un projet de film. Avec l’aide d’Henri Alekan à l’image, Ruiz se positionne dans le film de genre et crée un dérivé du film de survie en forêt tournant dans l’horreur et le cannibalisme (Roger Corman et ses exigences comme co-producteur y sont pour quelque chose). Sans être un film majeur dans son œuvre, son tournage, lui, est fascinant. Tel le concept du territoire mis en abyme dans le film (la mappe du pays étant à l’intérieur de la mappe de la province, étant elle-même à l’intérieur de la mappe du parc..), Ruiz tourne le film pendant q’une équipe de la BBC tourne un documentaire sur son tournage, cette équipe étant elle-même suivi pour un reportage tv, le tout étant observé de loin par nul autre que le cinéaste Wim Wenders qui est dans les parages pour un projet de film dont le sujet se rapproche de cette situation. Malgré les intentions de départ, le film sera distribué comme un film d’art, Corman le désapprouvera, puis Ruiz, sans le vouloir, aura réussi à faire dans le chamanisme cinématographique par son experience borgésienne de tournage.

 On bifurque rapidement vers un chemin court mais plutôt tortueux nous menant à « Zig Zag, le jeu de l’oie » (1980). Projet de film de 30 minutes commandé par l’INA pour une exposition sur la cartographie tenue au Centre Pompidou. On reste donc dans le thème, mais cette fois-ci de façon plus ludique en parcourant les cases d’un jeu de l’oie à l’échelle réelle du quartier, de la ville, du pays, pour en venir à une échelle cosmique où le protagoniste, joué par Pascal Bonitzer, se retrouve dans une dimension mentale qui nous ramène à la case départ. Ruiz s’amuse et on n’hésite pas à jouer le jeu. 

 Notre parcours sur ce territoire de moins en moins inconnu ne se termine pas par la case départ mais plutôt tout prêt de la case finale, avec un de ses derniers films, le démesuré « Les mystères de Lisbonne » (2010). Film fleuve de près de 4h30 au cinéma ou série de 6 épisodes à la télévision, Ruiz signe ici une œuvre beaucoup plus classique narrativement et visuellement que ce à quoi notre parcours nous a jusqu’à présent habitué. Inspiré d'un roman de l'écrivain portugais Camilo Castelo Branco, les thématiques habituelles chères à Ruiz s’y retrouvent inévitablement. Tel le personnage du curé qui a eu plusieurs identités durant sa vie, la notion du double identitaire y trouve sa place. Tout comme la mise en abyme de la représentation qu’on observe par l’intermédiaire de scène du théâtre de marionnettes que le personnage de Joao se plait à produire. Plus romanesque, ce film démontre que Ruiz maitrisait toujours parfaitement son médium jusqu’à la fin de sa carrière.



Ce parcours labyrinthique n’est qu’un des nombreux chemins possibles à prendre pour découvrir ce cinéaste fascinant dont la filmographie si dense (possiblement le cinéaste ayant réalisé le plus grand nombre de film) n’est presque pas accessible en distribution. Mort en 2011, le cinéaste Raoul Ruiz laisse derrière lui entre 120 et 150 films (courts, moyens, longs, télévisuels) selon les diverses sources consultées. Gardons espoir que plusieurs de ses films perdus se feront retrouver, que plusieurs de ses films orphelins trouveront distributeurs, afin de découvrir la suite de cette œuvre monumentale. Nous pourrions ainsi finaliser cette cartographie de l’univers d’un cinéaste qui savait grapiller, détourner, reprendre tous les textes qui l’inspiraient afin de se les réapproprier cinématographiquement, tout en gardant une liberté de création hors du commun. 

-DAVID FORTIN

jeudi 15 novembre 2012

Notre émission du 15 novembre: Le manuscrit trouvé à Saragosse de Wojcieh Has -une discussion avec Antonio Dominguez Leiva

Pour nous écouter cette semaine, cliquer ici
Et le vertige fut.

Vous souvenez-vous, cinéphiles, lecteurs, occultistes d'occasion ou philosophes de circonstances, de la dernière fois où vous vous êtes trouvés devant une oeuvre avec une véritable impression de vertige? La dernière fois que vous avez ressenti de la consternation devant la largesse d'une histoire, avec la sensation tenaillante d'assister à une fornication entre le sacré et de maudit? Voilà une sensation qui ne  se présente que très peu  dans une courte vie d'homme n'est-ce-pas? Et quand elle vous saisie, cette sensation,  quelque chose comme une reconnaissance profonde s'ensuit,  non?

Cette semaine, le 7ème vous parle de son plus intense vertige de l'année, "Le Manuscrit trouvé à Saragosse" de Wojcieh Has (1965)
 ll y a de ces  moments forts rares au 7ème antiquaire où nos explorations cinéphiliques finissent par nous mener ipso facto vers  ce genre d'oeuvre. Une histoire qui s'impose sans que nous la connaissions a priori . Ce film au titre maintes fois croisé, murmuré, mentionné au détour d'une autre découverte, comme un livre interdit que seul l'initié peut ouvrir quand il sera prêt. 
 Voilà quelques années, ce fut la découverte du film "A page of madness" de Teinosuke Kinugasa (1926) qui nous procurait ce vertige (un page qu'on imagine bien arraché du manuscrit trouvé à Saragosse, d'ailleurs). Totale consternation en se demandant comment une création à la modernité si féroce  n'avait pas trouvé la pérennité qui s'impose dans le panthéon des grandes oeuvres humaines. Je me souviens des mots qui me sont littéralement sortis de la bouche en regardant le film : "C'est aussi vital que Un Chien Andalou de Bunuel...et peut être même encore plus.."

Et c'est encore autour de Bunuel que nous découvrons une autre oeuvre de cette trempe. Nous ne vous mentirons pas; nous avons regardé "Le manuscrit trouvé à Saragosse" parce que ce titre est quelques fois évoqués comme une des plus importantes influences du cinéaste espagnol.

Et le vertige fut...
 Certes, le film du polonais Wojciech Has relève le pari improbable de s'approprier une oeuvre littéraire réputée impossible à adapter, d'un auteur  lui-même insaisissable. Le roman de Jan Potocki est à la hauteur de son auteur: furieusement exploratoire, moderne, happant au passage des myriades d'influences pour se les approprier et les réinventer. Nous aurons avec nous en studio le professeur, auteur, théoricien et libertin Antonio Dominguez Leiva , pour parler de cet auteur, véritable Buckaroo Banzai des lettres . Un penseur de taille pour en évoquer un autre. C'est de mise...

En regardant ce film gigogne qui lorgne du côté de la fractalité narrative, il devient clair qu'il a immensément influencé Bunuel et  le scénariste Jean-Claude Carrière, Jodorowsky et un maudite bonne gang qui ne l'ont probablement jamais mentionné: Robert Altman, le "Magnolia" de P.T Anderson, Le "Dracula" de Coppola pour la facture visuelle. Terry Gilliam au complet...

Et le 7ème ne comprend pas. On ne comprend pas que ce film de soit pas une incontournable référence. La maîtrise du scénario y est tout aussi parfaite que la réalisation. Le sublime, l'horreur y côtoient le drolatique et le folichon. Tous les comédiens sont exceptionnels (sans oublier les femmes, saisissantes de beauté, aux décolletés aussi vertigineux que le film)
Terminons sur cette citation tirée du film, qui explique fort bien sa mécanique en spirale  et comment il parvient à conférer  une certaine exaltation mystique:

"We are like blind men lost in the streets of a big city. The streets lead to a goal, but we often return to the same places to get to where we want to be. I can see a few little streets here which, as it is now, are going nowhere. New combinations have to be arranged, then the whole will be clear, because one man cannot invent something that another cannot solve".

Et le vertige fut.

dimanche 15 avril 2012

Notre émission du 4 mars: King Kong est-il la plus importante création de l'histoire du cinéma?

Pour nous écouter notre émission à ce sujet, cliquer ICI.
Le cinéma n'a pas créé d'avatar plus important que celui de King Kong. Je suis catégorique sur ce point. Certes, le 7ème art a ses légendes, ses demi-dieux du panthéon Hollywoodien mais ils sont pour la plupart de temps des acteurs élevés au statut de symboles ou des emprunts fait à la littérature. Norma Desmond dans Sunset Boulevard,  Charles Foster Kane, The Tramp...ce sont eux, les véritables avatars du cinéma, des créations indissociables de leur médium, nées au cœur même de la pellicule.

C'est en ce sens que  King Kong est selon moi sa plus puissante incarnation. Comme Atlas soutenant le poid du monde, l'image du grand singe s'agitant au sommet de l'Empire State building est désormais un monument, une évocation de la démesure des hommes et de leur besoin de tout enchainer au nom du divertissement. Les déferlements de passion qui le traverse valent en tout point ceux de Citizen Kane, deux films plus semblables qu'il n'y parait de prime abord. Par ailleurs, il n'est pas rare d'entendre de prolifiques réalisateurs l'évoquer comme le plus grand film jamais fait.
Cette semaine, nous méditons sur l'importance du symbole qu'est King Kong, sa genèse, ses influence et ses héritiers. Rien de mieux pour étayer ce point de vue que Bye Bye Monkey, (Rêve de singe), la mélancolique tragi-comédie de Marco Ferreri:
 L'évocation même du film donne le vertige: Gérard Depardieu en brute épaisse, Marcello Mastroiani en amant suicidaire et éploré, une poignée handicapés mentaux, une troupe de théâtre féministe et misandre, un musée de cire dans un New-York bien crasseux et le "cadavre" de King Kong sur une plage. Marcello et Gégé qui élève le "fils" de King Kong au centre de cette ménagerie.
Ferreri a tout compris: le cadavre du grand singe devient chez lui le symbole d'une masculinité fragile et brisée, de la solitude des hommes et de leur déchéance.
N'oubliez jamais: King Kong aussi est mort pour vos péchés...

dimanche 13 novembre 2011

Notre émission du 9 novembre: Death bed:the bed that eats-le chef d'oeuvre inconnu

Cliquer ici pour écouter notre émission cette semaine

Cette semaine, le 7ème antiquaire vous fait visiter la section du lit.

Le lit.

Théâtre à la fois vaste et étouffant de nos plus grandes tragédies, de la naissance à la mort, du plaisir à la souffrance.

Le lit.

Une porte vers l'autre monde, peuplé à la fois d'anges et de démons. L'embarcation, le véhicule. Le mince voile, la large voile  dans lequel on se couche et se cache.

Le lit.

Avec ses monstres en dessous, Morphée au milieu et une foule au dessus.

Le lit au cinéma.

Endroit horrible oû les cauchemards prennent vie. La petite Regan Mcneil attachée. Jason Vorhees en dessous. Freddy Krueger dans le matelas. Les portes de l'enfer maculées  de  Hellraiser.
Espace d'exploration des fantasmes. Le monolithe de 2001, lit de camp de tous le genre humain.

Au cinéma, le lit n'est jamais simplement un lit. C'est encore et toujours le rideau du théâtre des rêves.
Il y a eu beaucoup de lit au cinéma, mais aucun de plus profond que le DEATH BED de George Barry.
Chef-d'oeuvre inconnu d'une surréalisme sans compromis, DEATH BED: THE BED THAT EATS fait avec le lit ce que L'ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD faisait pour la villa. Le film de Barry est sans aucun doute  la plus puissante méditation existante sur l'onirisme au cinéma: le montage elliptique et traversé de non-sequitur, la grinçante musique protoindustrielle, le jeu décalé des personnages, les couleurs rappelant le Bergman de CRIES AND WHISPERS.
Mais surtout, ce lit possédé d'un démon qui fut jadis un arbre et une brise, puni d'avoir trop aimé, qui mène une guerre à un esprit enfermé dans une peinture.
DEATH BED et son lit sans fond menant vers un enfer gastrique oû tout est digéré, les rêves, les gens et les aliments.
DEATH BED le chef d'oeuvre oublié d'un artiste consummé par ses propres cauchemars, une Gérard de Nerval de la pellicule.

mercredi 26 octobre 2011

FNC '11: le mot de la fin, VOLCANO, TAKE SHELTER, PLAY ET SNOWTOWN

Quelques jours pour décanter la massive surdose de stimulis offerte par le FNC cette année, exceptionnelle à bien des égards.  Sur mes 16 films visionnés, le 7ème n'aura pu pondre que 6 critiques, dont 4 s'adressent aux plus importants  films découverts au Festival: SHAME de Steve McQueen, LOS ULTIMOS CRISTEROS de Matias Meyer, HORS SATAN de Bruno Dumont et GUILTY OF ROMANCE de Sion Sono (cliquer sur les liens pour  lire les critiques).

Un dernier survol des autres grandes découvertes avant de quitter...

VOLCANO de Runar Runarsson- La mémoire et la mer
Pas surprenant que ce film remporte la Louve d'or du FNC. L'éventail d'émotions riches et contradictoires qu'il est capable de générer évoque sans peine  les grands Bergman et Kurosawa. On est bel et bien dans les mêmes eaux que celles de FRAISES SAUVAGES et de IKIRU.

Hannes est un islandais renfrogné et cynique qui commence les premiers jours de sa retraite.  Ses liens avec sa famille sont tendus et ses journées sont ennuyantes. Entre son vieux bateau, sa clope occasionelle et sa pauvre femme qui ne sait plus comment le prendre, Hannes ne sait pas trop à quoi ressemblera le reste de sa vie. Alors que son coeur commence à peine à se réveiller à la vie, celui de son épouse s'arrête quelques secondes. Elle restera paralysée. Hannes considère qu'il est de son devoir de s'occuper d'elle à la maison, ne serait-ce que pour s'amender de plusieurs années de mauvais traitement. Mais sa famille ne le voit pas du même oeil...

Quand il est question de larmes et de serrements de coeur,en ce qui me concerne, les Scandinaves n'ont pas leur pareil. Il faut que je fasse le jeu de mot; VOLCANO est un film sur l'éruption, celles que l'on contient en soi et qui détruisent. Ces éruptions de vie et de bonté aussi, qui nous prennent parfois -dont un morceau d'anthologie vu dans le film, une inoubliable scène d'amour entre Hannes et son épouse. Une des grandes forces du film, c'est évidemment son interprète principal, Theodor Juliusson. Avec son physique de  viking bourru et sa mine patibulaire, Juliusson semble toujours sur le point d'exploser. Il pourrait avoir ces mots de Beckett tatoués sur les biceps "Mes meilleures années sont peut-être derrière moi... mais je ne veux pas revenir en arrière. Pas avec le feu qui brûle en moi maintenant."  Rien de plus troublant que de voir ce vieux guerrier apprendre douloureusement  la tendresse auprès de sa femme catatonique (d'emblée lorsque cette femme est le sosie vivant de Janette Bertrand). Dans VOLCANO, il y a la grande mélancolie d'une vie qu'il a fallu laisser derrière, un quotidien aux larges des îles qu'il a fallu abandonné et un homme qui doit réapprendre à vivre en se rapprochant de la mort.

En regardant VOLCANO, j'entendais des passages LA MÉMOIRE ET LA MER  de Leo Ferré, dont le film de RUNARSSON est le lointain cousin; Reviens fille verte des fjords, reviens violon des violonades, dans le port fanfarent les cors, pour le retour des camarades...

Je lance tout de suite la supposition dans l'éther; VOLCANO sera retenu aux Oscars et si c'est le cas, il gagnera.


TAKE SHELTER de Jeff Nichols- La dernière tentation de Curtis

Une famille américaine tout ce qu'il y a de plus classique. Le père, Curtis est ouvrier, la mère est femme au foyer, leur petite fille est mignonne et sourde. Ils vont à l'église le dimanche et mangent du pain de viande.  Une véritable crèche de sapin de Noel, style americana. Depuis quelques temps, Curtis s'inquiète de  phénomènes atmosphériques qui lui semblent anormaux. Pluies gluantes et brunes, étranges formations de nuages et comportement erratique des oiseaux. Curtis s'inquiète pour  sa famille; même ses rêves sont maintenant traversés d'inquiétantes visions. Sa famille s'inquiète pour lui; il est le seul à voir ces phénomènes. Et quand Curtis se met à construire fiévreusement un abri contre une catastrophe qui n'est imminente que pour lui, sa vie change drastiquement..

Deux lignes qui reviennent souvent à propos  de TAKE SHELTER, c'est qu'il emprunte  à Malick et que Michael Shannon est le nouveau Christopher Walken.
Pour ma part, tant qu'à grapiller dans les hautes sphères de la référence, TAKE SHELTER est un drame psychologique à ranger entre deux de mes films préférés, JACOB'S LADDER et THE LAST WAVE. Du premier, il partage les angoisses existentielles, la paranoia et le sous-texte gnostique. On y trouve aussi un comédien immense jouant un personnage en chute libre et incertain de ses propres visions. TAKE SHELTER devient un peu le pendant champêtre de JACOB'S LADDER oû le protagoniste ne cherche pas le salut de son âme, mais la survie de sa famille .
De LAST WAVE, il partage l'ambiance, les visions apocalyptiques et un rythme allant en crescendo vers l'inéluctable révélation qui n'est pas celle que l'on croit..
Au delà des références, TAKE SHELTER reste un drame psychologique d'une efficacité troublante.. Est-ce que Curtis est fou ou est-il un prophète?  La réponse à cette question devient vite accessoire. Qu'il soit un chamane sensible aux changements de la terre ou un schizophrène, Curtis souffre profondément de ces visions et perd tranquillement la confiance de ses proches.  Là est le drame. Il est familial et la famille, c'est évidemment les États-unis au grand complet, avec ses angoisses des dernières décennies.  TAKE SHELTER n'est cependant pas du tout un film apocalyptique. Et oui, Shanon rappelle les belles années de Walken, mais son registre de jeu est infiniment plus diversifié.
Jeff Nichols a réussi à faire un classique instantané, un film qui aurait pu se faire à n'importe qu'elle époque sans qu'on y  apporte le moindre changement.  Un phénomène en soi; c'est son deuxième film. Mais c'est aussi sa deuxième collaboration avec un acteur trop peu célébré et en voie de connaître sa consécration. Michael Shannon retrouve ici ce registre de jeu tout en folie et en vulnérabilité qui l'a fait remarquer dans le BUG de Friedkin (rappelons que Shannon avait précédemment interprété ce personnage plusieurs fois au théatre). Sans aucun cabotinage, Shannon incarne l'angoisse de son personnage en lui conférant des dimensions sartriennes.

Nichols a déjà la trempe d'un auteur. C'est son prochain film avec Shannon, intitulé MUD, qui nous confirmera s'il l'est ou pas.

PLAY de Ruben Östlund- Funny games!  pour les 8 à 15 ans
Avec des plans-séquences évoquant souvent de simples caméras de surveillance, Ostlund nous fait suivre un petit gang de jeunes immigrants africains qui s'adonnent avec une inventivité hors du commun au taxage de  jeunes bourgeois. Il n'est pas seulement question pour la bande de dépouiller leurs victimes, mais d'exercer sur elles un niveau de domination psychologique et de manipulation digne des plus grands arnaqueurs. Pour eux, c'est un simple jeu. Un jeu qu'ils pousseront au paroxysme en choisissant parcimonieusement trois jeunes victimes qu'ils dépouilleront de tout, vêtement, argent et amour propre. Le tout avec une caméra qui ne recule devant aucune proximité, renchérissant la  tension et l'inconfort.

Il n'y a pas vraiment de violence physique dans PLAY. C'est à un niveau autrement plus insidieux que la cruauté se joue. L'intelligence des jeunes de la bande est grande et leur mesquinerie, née d'une relative indifférence,  l'est tout autant. En l'espace d'une journée, ils soumettront les jeunes garcons à une série d'humiliations plus inventives les unes que les autres. Les adultes sont évidemment absents et quand ils y sont, ils ont eux aussi peur de la jeune bande. Haneke qui réalise un épisode de Charlie Brown.  
Les victimes de bullying auront sérieusement froid dans le dos en regardant PLAY. Ces derniers  se retrouveront lancés à nouveau dans ces jeux de pouvoirs dont les subtilités semblent échapper cruellement à certains parents. L'ordre de préséance montrée sans fard, à  hauteur de jeune homme
En parallèle, Ostlund nous montre sa vision d'une Suède contemporaine en redéfinition; une scène oû des latinos déguisés en iroquois font du World beat  sur un coin de rue consolide dans son absurdité ce sentiment de perte de repère. Il prend aussi quelques risques en  ne se complaisant pas à peindre des jeunes immigrants qui souffrent de pauvreté et en démontrant les mécanismes pervers de l'instrumentalisation du racisme.

Bien au delà de tout désir de commentaire social, PLAY est un suspense naturaliste qui dérange grandement, servi par de jeunes comédiens tout à fait  crédible. Une découverte de taille

SNOWTOWN de Justin Kurzel- GUMMO 2: goin' down under!

La grande qualité de SNOWTOWN, c'est d'être candide tout en gardant  son sens indéfectible de la fumisterie. Accessoirement, le film nous raconte l'histoire d'une famille australienne défavorisée vue à travers le regard d'un des fils, Jamie. Pour échapper à sa vie merdique, il se lie d'amitié avec John, un individu charismatique qui intégrera rapidement sa famille. Ça tombe plutôt mal, l'individu est John Bunting, aujourd'hui le plus tristement médiatisé des tueurs en série d'Australie. Jamie découvre rapidement que John n'est pas le papa dont il avait besoin...ou peut-être que si justement, ce qui est bien pire.

La première heure de SNOWTOWN est hilarante bien malgré elle : le réalisateur s'acharne avec une diligence déroutante à copier tous les grands plans de GUMMO, le film d'Harmony Korine, à quelques inflexions près...mais avec un sérieux qui frôle le pompeux.  Je ne parle pas de quelques emprunts prétextant l'hommage mais bel et bien de la totale, the whole shebang, le rip-off de long en large. Tout y est: photo jaune-pisse, acteurs avec des gueules de consanguins et freaks de grand chemin, la cuisine en contre-plaqué, les engueulages familiales inconfortables, les goons qui se tiraillent et même  les repas dégoutants de spaghettis mastiqués en stéréo. On a même remplacé les scènes de trituration de cadavres de chats par des kangourous. La totale je vous dis!

Jusque là, l'idée de voir un GUMMO 2 en Australie me plaisait plutôtt bien. Le problème, c'est que Kurzel est occupé à donner à son film des airs de WAR ZONE, le film de Tim Roth. Qu'est-ce qui manquait à GUMMO selon lui? Un Ray Winstone. Un personnage charismatique et inquiétant qui se révèle être un monstre. Ray Winstone joue toujours les figures paternelles déviantes dans ces étouffants drames sociaux anglais. Trouvez moi tout de suite un Ray Winstone! Le rôle du tueur Bunting sera donc tenu par Daniel Henshall (seul point fort du film, du vrai gaspillage), sorte de Ray Winstone océanique.

Exit GUMMO. La deuxième heure, Kurzel fait du pilote automatique en pastichant maintenant HENRY:PORTRAIT OF A SERIAL KILLER...avec le même sérieux débonnaire dans l'appropriation. Tout y sera, même la  scène réglementaire d'étranglement trop longue. SNOWTOWN est un de ces produits bâtards et amorphes qui se cachent derrière de vagues justifications conceptuelles, en prônant à fond la carte du post-modernisme.  Ce qui est miraculeux, c'est qu'il arrive à plaire à quelques cinéphiles, malgré sa vacuité presque totale.

Plusieurs personnes quittaient pendant le film. Ce fut le cas aussi à Cannes, dit-on. Les producteurs pourront crier à qui veut bien l'entendre que le film est trop choquant pour certaine personne. Alors qu'en réalité,  les gens quittaient parce que SNOWTOWN est aussi captivant qu'une tempête de neige dans l'écran et aussi pertinent que le son de l'écho. 

mercredi 10 août 2011

Notre émission du 10 août: Représentations de l'homme gay au cinéma- une discussion avec Lezz, le réalisateur du film LES BOULES ROSES

Avec le festival Fantasia qui se termine dans la gloire, le 7ème antiquaire vous revient cette semaine avec le bloc thématique que nous avions débuté voilà un mois.
Après nos émissions sur la représentation du québécois, de l'amérindien et de l'homme noir au cinéma, nous abordons maintenant le thème de l'homme gay.  Nous ne parlerons pas du tout de la représentation de la lesbienne au cinéma pour la simple et unique raison que le sujet mérite une émission complète et que nous nous réservons le plaisir de la faire dans un futur rapproché.

 Les débats sur ce qui constitue un film gay sont nombreux et passionnés; nous laisserons aux queer studies  le défi d'en définir les paramètres. Cependant, les mythes et les symboles entourant l'homme gay en tant que créature de cinéma transcendent le sujet du cinéma homosexuel. C'est l'objet de fantasme, la figure idéalisée  qui nous intéresse ici, bien au delà d'une volonté de revendication sociale. Hollywood s'est toujours nourri des fantasmes et du talent des gays, d’emblée lorsqu’il se le niait. Si le celluloïd closet est toujours bel et bien là,  les images, les rêves et les désirs de l'homme gay sont néanmoins pratiquement omniprésents à l'écran.  
Pour évoquer la question et parler des grandes représentations de l'homme gay au cinéma, nous aurons en studio Olivier LEZZ Lessard, le réalisateur du brillant court métrage LES BOULES ROSES...

LES BOULES ROSES un film d'Olivier Lezz Lessard en collaboration avec le collectif créatif Ubique Média

Plus qu'un simple vidéo promotionnel du Village, LES BOULES ROSES devient en l'espace de quelques minutes, le temps d'une nuit,  un milieu narratif mythique où tous les grands symboles et les archétypes d'une culture sont en interaction. Une pure merveille.  

vendredi 5 août 2011

Fantasia 2011: Critique de NIGHT FISHING de Chan-wook Park : La mince ligne noire

 
Allons à la pêche aux syllogismes ensemble vous le voulez bien? Je lance une longue introduction pour saisir un petit film qui en vaut la peine.

Si vous êtes des réguliers à Fantasia, Il y a des fortes chances que vous soyez des amateurs de cinéma asiatique (duuuh!)
Si c'est le cas,  vous aurez assurément remarqué dans vos pérégrinations cinématographiques  que l'Orient entretient un rapport avec l'eau qui n'a absolument rien à voir avec les occidentaux, les coréens et les japonais, en particuliers. Les bienfaits de l'animisme, vous voyez? Depuis Kurosawa qui mélangea de l'encre aux gouttes de pluie de sa tempête dans Rashomon, l'eau est devenue noire et lourde, oppressante. Elle a beau être une nourricière, elle est également une inquiétante présence qui s'infiltre partout. Il n'est pas seulement question de désastre naturel. L'eau est le voile d'un autre monde; elle transporte les souffrances et les retient. Les films d'horreur japonais, avec leurs esprits enfants noyés. Les coréens, avec leurs quais qui surplombent l'abysse, leurs scènes de baptême sacrificiel et de suicide à l’hameçon.  
Si l'eau est à la fois nourricière et traversée de la souffrance des hommes, on conviendra que l'activité toute simple de la pêche prend forcément une charge symbolique considérable. 
À Fantasia cette année: Underwater Love, son usine de poisson et son diablotin de l'eau. Vampire de Shunji Iwai, avec ses scènes de pêche et de gens qui veulent se suicider dans le fleuve. Cold Fish et ses poissons tropicaux. 13 assassins et ses métaphores de pèches appliquées au combat. Pour ne nommer que ceux là...Je ne vous dis pas l'idée de génie de la part des programmeurs du festival de passer Night Fishing avant Cold fish de Sion Sono.

Night fishing de Chan-wook Park est le point culminant de toutes ces thématiques. Tout le monde va à la pêche, le réalisateur également.
 Pour la forme, c'est une histoire de 30 minutes filmée avec un I-Phone, un outillage léger pour  une séance rapide.
Pour le fond, c'est une  tragédie en trois actes: 

Au cœur d'une route qui nous mènera vers l'histoire, un groupe de musiciens interprète une chanson (absolument inoubliable; vous pouvez l'écouter ici en bas de page). Mélangeant les sonorités modernes et ancestrales, habillés de costumes trois pièces et d'un chapeau traditionnel, ils sont le chœur de la tragédie, les avatars des Destinées, les échos du passé.  Ils nous parlent d'un pêcheur solitaire...

 Notre pêcheur se fait une séance nocturne. Il attrape quelque chose d'imprévu; le corps d'une femme. Dans son agitation, il se prendra dans les nombreux fils de ses lignes et le corps de la défunte se retrouvera blotti contre lui. Cette funeste étreinte redonne vie à la femme . Cette femme, il ne l'a pas pêché dans l'eau mais dans le monde des morts. Elle sait par ailleurs  beaucoup de chose sur lui. 
Acte final: le spectateur sera invité à visiter l'autre monde.


Night fishing aurait pu devenir rapidement une simple expérimentation  stylistique, un caprice d'auteur sans intérêt. Loin de ça.  C'est l'urgence de raconter une histoire qui prévaut ici.   L'utilisation du I-Phone et de ses moyens techniques limités n'est pas une contrainte mais un outil de circonstance dans les mains du conteur. Ce n'est pas qu'une leçon de cinéma que nous fournie Chan-wook Park, c'est littéralement  une invitation à la création.
Les explorations thématiques du cinéastes sont toutes là: la mort, la perte de repère, l'humour morbide et les excès mélodramatiques déchirants dont les coréens semblent avoir  le secret. Au niveau stylistique, son talent pour la confection de tableaux demeure intact. Après le baptême sacrificiel de Sympathy for Mister Vengeance et le martelage homérique de couloir dans Old boy, Night Fishing nous offre quelques plans tout aussi iconiques (la première photo de ce billet en haut est un bon exemple).

Je me permet aussi une conclusion  péremptoire. Nigh fishing est une synthèse des nombreuses obsessions qui traversent la cinématographie coréenne depuis la dernière décennie ( Ki-duk Kim au grand complet). La pêche n'y est pas qu'un symbole récurent, c'est une méthode.
J'aime le concept: les cinéastes coréens qui sont des pêcheurs de l'idée. Au final, si Chan-wook Park s'est permis une légère et courte séance avec un matériel léger, ça ne change rien aux profondeurs  où il est parvenu à lancer sa ligne...et ce qu'il est parvenu à en extirper.


-Francis Ouellette

vendredi 22 juillet 2011

Fantasia 2011, Jour 8: Critique de YOU ARE HERE. Espaces canadiens intérieurs à repeindre

Il est facile de se perdre à Fantasia. La quantité de films, les heures de projections, les salles, la planification de sa journée, de son sommeil et de ses repas. Les jours qui se passent  entre le noir et la lumière, le froid et la canicule, la violence gratuite et l'introspection. On fini par s'y perdre un peu, étourdie entre la surcharge d'idée et la redéfinition même de notre espace physique.  En REM toute la journée, des semaines à rêver.On catégorise ce qu'on a vu, on répertorie, quantifie et soupèse. La réceptivité de nos sens est poussé dans des retranchements...labyrinthiques. 

YOU ARE HERE n'est pas seulement une évocation de cet état de désorientation avec lequel le public Fantasien est assez familier. YOU ARE HERE est une expérimentation. Votre cerveau est la souris. Attention-STOP. Je ne dis pas que le film est expérimental; c'est littéralement une expérience, un mécanisme méta fictionnel et fractal aux contours escheriens. Vous allez obligatoirement vous y perdre; la carte de ce territoire cinématographique est tracée sur un miroir craqué que vous devez regarder avec une loupe et une bougie. C'est aussi, fort probablement, le film le plus élusif et unique présenté à Fantasia cette année. Bien sur, il conviendra probablement plus aux gens affamés par des questions qui en apportent deux autres, aux passionnés de puzzle, de labyrinthes, d'énigmes et de maladies mentales. Les autres auront droit à un mindfuck d'une qualité indéniable. Je sais pour ma part que c'est la grande découverte du Festival pour au moins trois personnes: le programmeur Simon Laperrière, moi et l'autre.
Un résumé est forcément inutile mais l’exercice est néanmoins irrésistible. Une porte donnant sur le vide à un étage inaccessible d'une gratte-ciel. Des expériences sur le cerveau se passant dans  une pièce vide. Une archiviste accumulant des documents audiovisuels apparaissant sur son chemin. Une prothèse oculaire qui change le monde. Un conférencier qui vous met en garde de suivre le point rouge de son laser. Tous ces éléments sont reliés  par d'infimes détails dans un réseau de filaments narratifs aux tensions variables. 
Vous êtes directement responsable de votre itinéraire. Si jamais vous vous sentez perdu, ne perdez pas de vue que vous êtes ici.
 Amalgame physique (et mental) de Cronenberg, Egoyan et André Sauvé, le réalisateur Daniel Cockburn investi sa métafiction d'un généreuse dose d'angoisses et de névroses. De sa propre déclaration, son film est une exploration sinueuse d'une crise existentielle et matérialiste où il a jadis failli se perdre par excès de causalités. 
À  mon sens, il y a quelque chose de typiquement canadien dans le film de Cockburn, des angoisses typiquement locales, situées entre les contraintes budgétaires, la crise identitaire et un obsession nationale voilée gravitant autour de la notion d'espace (Du Spider de Cronenberg jusqu'aux films de Vicenzo Natali...le Canada fait les meilleurs huis-clos en plein air. La perte, l'oblitération, la contraction et la dilatation de l'espace; un thème omniprésent dans la cinématographie canadienne (vous pouvez écouter notre émission sur le sujet ici même pour en avoir le cœur net). On y trouve forcément aussi une mélancolie urbaine délicieusement torontoise. Cockburn deviendra assurément une réalisateur canadien à suivre là où il voudra bien se rendre

Je terminerais sur cette blague, au mécanisme typiquement canadien; C'est une fois l'espace, le temps et l'esprit qui rentre dans un bord. L'esprit se tasse. Le temps passe de l'autre bord et rentre dans l'espace. Si vous riez, c'est que VOUS ÊTES ICI et ce film est décidément dessiné pour vous. 


Un gros merci à Simon Laperrière: ces obsessions personnelles sont responsable de l’apparition de ce film au Festival.

jeudi 31 mars 2011

Notre émission du 9 Mars: Santa Sangre- Alejandro Jodorowski et les liens du sang

Il a fait pleuvoir des poules sur un de ses fils, assoiffé des dizaines de lapins dans le désert pour ensuite tous les manger et fait revivre la massacre des mayas en faisant exploser des grenouilles. Il a dépucelé langoureusement l'hymen du 4ième mur à une époque où le cinéma n'osait même pas s'en approcher. On sait qu'il a trois testicules et que Godard n'en a qu'une (il l'a dit). Il a inventé le western-peyotl (où du moins, il l'a exalté), le tir de Tarot cinématographique et le psychodrame sur pellicule. Ses films sont par la force des choses devenus des violentes créations collectives sous influence, des fantasmes communautaires et expérimentaux.  L'échec picaresque de son adaptation de Dune, qui fera à jamais fantasmer les cinéphiles, est devenu une des plus importantes sage métaphysique de la bédé, L'Incal..
Enfant terrible des late-nights showings, gourou pluridisciplinaire, icône de la contre-culture (à une époque où le terme avait encore une certaine pertinence), tout a été dit sur Jodorowski et on en fera jamais le tour. 
Mime, réalisateur, poète, dramaturge, auteur de bédé, guérisseur, père expérimental;  l'existence de l'homme est une suite ininterrompue de créations. Il se qualifie lui-même de psycho-magicien. Si le terme lui va plutôt bien, au final, Jodorowski n'est rien de moins qu'un authentique mystique. The Real deal. Sans édulcorant.
Il va sans dire que pour son passage à Montréal, prenant des véritables airs de célébration occulte, le 7ème veut être de la fête. Nous ne pouvions pas ne pas parler de Jodo. Il est directement une de raisons de l'existence de notre émission. Nous avons donc décidé de parler tout simplement de l'homme, de son œuvre et de son film que nous ne connaissions pas du tout, Santa Sangre. 

Film d'horreur psychodramatique sur les liens du sang sous toutes des formes, il laisse dans la conscience du spectateur un arrière-goût ferrugineux de cunnilingus prodigué durant la mauvaise (la bonne) période. 
 Quel bonheur de plonger goulument notre langue, le temps d'un brève heure cette semaine,  dans cette plaie béante et nourricière qu'est Santa Sangre.
La magie existe, c'est indiscutable. La preuve: Jodorowski sera à Tout le monde en parle ce soir. C'est pas weird ca les aminches! La vie est pleine de mystères improbables!